Les bonus de « L’Ère du peuple »

Retrouvez ici tous les bonus et suppléments relatifs au livre L’Ère du peuple : infographies, vidéos, interviews, notes de blog…

I) Infographies
1) Economie réelle / Économie financière
2) Les grands ensembles géopolitiques
3) Les enjeux du réchauffement climatique : la montée des eaux
4) Le nombre humain : l’explosion de la population mondiale au XXe siècle
5) L’accélération du rythme des inventions humaines

II) Vidéos
1) Invité de « On n’est pas couché »
2) Conférence à l’ENS
3) La mer, avenir de l’humanité

III) Interviews
1) « Comment pouvait-on prévoir l’ampleur des mensonges de Hollande ? » – Le Figaro
2) « Hollande a volé et perverti les mots » – Le Nouvel Observateur

IV) Notes de blog
1) « Le nombre : la quantité et la qualité »

V) Articles de presse
1) « La glace qui brûle allume les craintes »

 

I) Infographies

1) Économie réelle / Économie financière

« L’explosion de la masse de dollars en circulation a fait naître un monde parallèle où l’essentiel des transactions financières ne correspondent à aucune réalité matérielle. En 1970 il s’échangeait 20 milliards de dollars par jour. Dès les années 1990 on en était à 1 500 milliards quotidien. En 2010 c’était 40 000 dollars par jour. À la même époque les biens et les services réels échangés atteignaient à peine 40 milliards par jour. » – page 65

Cette infographie représente, en milliards d’euros, la répartition entre l’économie réelle et l’économie financière en 2007.

Économie réelle et financière

2) Les grands ensembles géopolitiques

« Un événement est presque passé inaperçu dans l’été sanglant de 2014. Mais son impact sera bientôt considérable. Car il frappe le point faible l’édifice de la globalisation : la place du dollar. Voici l’affaire. Les pays désignés par l’acronyme BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ont annoncé la création d’une banque de développement et d’un fonds de devises qu’ils dirigeront en commun. Ce sont les cinq principales économies émergentes : 28 % de la production annuelle de richesses du monde et presque la moitié de l’humanité. Ce n’est qu’un début. Qu’elle le veuille ou non, la Chine rattrape les États-Unis d’Amérique et passe mécaniquement en tête de l’économie mondiale. Dès lors, la monnaie qu’elle désigne pour ses transactions devient la monnaie de réserve obligée. » – page 69

Cette infographie représente, pour l’année 2013, la richesse produite par les trois grands ensembles géopolitiques mondiaux : les USA, l’UE et les BRICS.

PIB-01

3) Les enjeux du réchauffement climatique : la montée des eaux

« Avant la fin du siècle, 75 % de la population mondiale vivra à moins de 100 kilomètres d’un rivage. De son côté la mer monte. Pourtant son niveau est resté quasi stable pendant plus de trois mille ans : elle montait de 0,1 millimètre par an. Depuis 1900, ça va nettement plus vite : 17 centimètres de plus au cours du xxe siècle ! L’eau devrait encore monter de 50 centimètres d’ici à 2050 et de 1,40 mètre d’ici à 2100 ! Une fois de plus, l’événement, c’est la rapidité du changement. Conséquence : plus de 200 millions de personnes à déplacer. Soit trois fois la population de la France ! Il va falloir quand même s’y intéresser. Huit des dix plus grandes villes du monde sont situées sur les littoraux. C’est déjà un risque majeur. L’ampleur de la catastrophe de Fukushima ne provient pas du tremblement de terre sous-marin. Il y en a toujours eu. Et des tsunamis aussi. Mais avant ils détruisaient des cabanes de pêcheurs. Dorénavant ils dévastent des centrales nucléaires qui les ont remplacées sur le rivage. En France, la tempête de 1999 a déjà failli noyer la centrale nucléaire du Blayais, installée à 50 kilomètres à peine du centre-ville de Bordeaux, sur l’estuaire de la Gironde. En 2010, en Vendée, on a vu aussi la mer recouvrir une zone habitée. » – page 45

La première infographie représente la centrale du Blayais telle qu’elle est aujourd’hui. La deuxième infographie montre la même zone dans le cas d’une montée des eaux de 1 mètre. La seconde représente la même zone dans le cas d’une montée des eaux de 2 mètres.

Blayais 0m

Blayais 1m

blayais 2m

 

4) Le nombre humain : l’explosion de la population mondiale au XXe siècle

« Le plus grand bouleversement qui se soit produit dans notre monde tient à l’accroissement du nombre d’êtres humains qui le peuplent. Il y avait 2,5 milliards d’habitants quand je suis né, au milieu du xxe siècle. Depuis fin 2011, nous sommes 7 milliards. Ainsi, 200 000 ans auront séparé l’apparition de notre premier ancêtre et le franchissement de la barre du milliard d’habitants (en 1800), mais il aura fallu seulement cinq ans (de 2009 à 2014) pour qu’un milliard supplémentaire d’êtres humains s’ajoute aux 6 milliards déjà présents. Lesquels étaient eux-mêmes nés en l’espace de moins de cent ans ! Une dernière comparaison : on compte plus de gens aujourd’hui vivants que le total de ceux qui ont vécu et sont morts depuis l’apparition du premier groupe humain. » – page 33

Cette infographie représente l’évolution de la population mondiale sur 10 000 ans. On y voit l’explosion de la population mondiale au XXe siècle.

Population mondiale de -10000 à 2014

5) L’accélération du rythme des inventions humaines 

« L’augmentation du nombre accélère le rythme de l’histoire. Plus il y a de monde, plus tout change et plus tout change rapidement. Et l’accélération de l’histoire change le rapport de chacun au temps. La durée de vie des personnes, celle des objets, celle des savoirs et ainsi de suite. Il y a donc un rapport étroit entre le nombre des individus, l’état de la société et l’identité humaine à chaque époque de la vie de notre espèce. Une image saisissante permet de résumer cela : celle de la saga de l’humanité ramenée à une année imaginaire. Surprise : l’ensemble se présente comme un agenda quasi vierge. Mais, au bas de la dernière page, on doit inscrire davantage d’événements que ne pourraient en contenir toutes les autres pages ! Supposons que notre premier ancêtre humain soit né le 1er janvier à zéro heure. Il a certes inventé les premiers outils dans la même journée. Mais le feu n’a pas été domestiqué avant la fin octobre. En d’autres termes, dix mois pendant lesquels l’homme a chassé et cueilli au hasard de ses errances ! Les rites funéraires apparaissent le 13 décembre. La grotte de Lascaux a été peinte autour du 28 décembre. La révolution néolithique et l’agriculture commencent le 30 décembre. Le 31 décembre, vers 4 heures du matin, est inventée la roue. La première machine à vapeur fonctionne à 22 heures. À 23 h 46 démarre l’utilisation de l’énergie nucléaire. Tout le reste, c’est-à-dire l’essentiel de nos inventions, arrive en un ouragan affolant dans les quelques minutes qui précèdent minuit. Ainsi, le premier téléphone tactile est commercialisé à 23 heures 58 minutes et 31 secondes ! »

Cette infographie représente l’accélération du rythme des inventions humaines. La première ligne représente l’histoire de l’humanité ramenée à une année, la seconde ligne représente le dernier jour de cette année imaginaire et la troisième ligne représente les deux dernières heures.

Chronologie des inventions - RVB - 3sur3

 

II) Vidéos

1) Invité de « On n’est pas couché »

Le 18 octobre 2014, Jean-Luc Mélenchon était l’invité de « On n’est pas couché » sur France 2. Il a parlé de son nouveau livre : « L’ère du peuple », dont l’objectif principal est de redonner aux Français le goût du futur.

2) Conférence à l’ENS 

Le vendredi 17 octobre, Jean-Luc Mélenchon tenait à l’ENS une conférence sur son nouveau livre : « L’ère du peuple ».

3) La mer, avenir de l’humanité

« Pour le service hydrographique et océanographique de la Marine, notre pays compte 18 000 km de côtes. Et avec 11 millions de kilomètres carrés, il dispose du deuxième territoire maritime du monde, juste derrière les États-Unis d’Amérique ! Cet espace r présente plus de 16 fois notre territoire terrestre. La France continentale étale mille kilomètres de côtes. Mais 97 % du territoire maritime se situe dans les pays d’outre-mer si souvent regardés de haut ou délaissés par d’ignorants prétentieux. Je suis consterné par l’indifférence qui règne face au potentiel que cette situation contient. La France a le quarante et unième territoire terrestre du monde. Mais en l’additionnant à son espace maritime, notre pays est un géant. Le sixième du monde, juste derrière le Brésil mais devant la Chine ou l’Inde ! » – page 41

Cette vidéo regroupe plusieurs extraits d’émissions et de discours de Jean-Luc Mélenchon au cours desquels il a parlé de la mer et de l’atout que la France, deuxième territoire maritime du monde, a dans ce domaine.

III) Interviews

1) « Comment pouvait-on prévoir l’ampleur des mensonges de Hollande ? » – Le Figaro

FigaroVox: Dans votre dernier livre L’ère du peuple, vous écrivez, « Salaire, santé, retraites, services publics, protections du droit du travail, organisation républicaine de l’Etat, indépendance nationale et combien d’autres choses essentielles ont été davantage dévastés par Hollande que par aucun de ses prédécesseurs de droite. » Avec le recul, pensez-vous avoir commis une erreur en appelant à voter Hollande entre les deux tours de la présidentielle ?

Jean-Luc MÉLENCHON: Que pouvais-je faire d’autre ? Au deuxième tour de l’élection présidentielle, il n’y a que deux candidats. Au premier tour, on choisit, au deuxième tour, on élimine. Nous voulions battre Nicolas Sarkozy pour en finir avec sa politique. Comment pouvait-on imaginer que François Hollande trahirait aussi vite, aussi grossièrement, aussi totalement ses électeurs ? Comment pouvait-on prévoir qu’on battrait Sarkozy mais qu’on aurait la même politique en pire ? Comment deviner que la dilution du sentiment patriotique atteindrait le sommet auquel Hollande l’a porté ? Comment prévoir l’ampleur de ses mensonges et de sa servilité à l’égard du gouvernement allemand ?

Pourquoi continuez-vous à inscrire votre combat politique dans le traditionnel clivage droite/gauche alors que de votre aveu même celui-ci apparaît totalement obsolète? Des mouvements et des formations politiques étiquetés à droite partagent une grande partie de vos convictions sur la souveraineté populaire et même sur l’écologie. Pourquoi ne pas leur parler également?

Vous m’aurez mal lu. Je suis un homme de gauche. Mais je vois bien que les mots ont été pervertis du fait de la politique de François Hollande. Aujourd’hui quand on dit qu’on est de gauche, les gens pensent qu’on soutient Hollande et Valls alors qu’ils mènent une politique libérale! La grande leçon du moment est là. Pour le peuple, « la gauche et la droite c’est pareil ».
Le système n’a plus peur de la gauche: il la digère. Mais il a toujours peur du peuple! C’est ce que j’explique dans le livre. Je préfère désormais me dire « du peuple » pour aborder les problèmes sous un autre angle. Notre époque est celle de la lutte du peuple contre l’oligarchie. C’est le sens de la bataille pour la convocation d’une Assemblée constituante et la 6e République. Je m’adresse à tous mes concitoyens. Quelle que soit son option politique, tout le monde peut venir signer pour la 6e République sur le site internet ! J’essaie de convaincre. Mon projet n’est pas bon parce qu’il est de gauche. Il est bon parce qu’il sert le peuple, l’intérêt général humain et celui du pays. C’est pourquoi en effet des concitoyens qui ne sont pas de ma famille politique m’apportent souvent leur soutien. Notamment dans des métiers spécifiquement liés a l’État et a la nation comme l’armée, la diplomatie, les corps d’ingénieurs.

Selon vous, le monde n’est pas confronté à une crise, mais à un «changement total de trajectoire de l’histoire de l’humanité». Quels sont les principaux bouleversements qui transforment notre civilisation?

Nous sommes face à trois bifurcations. Le changement climatique est commencé et ses effets sont déjà en partie irréversibles. La hiérarchie des puissances est en plein bouleversement: les Etats-Unis sont en train de perdre le leadership mondial au profit de la Chine et plus largement des Brics (ndlr: Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du sud). Cela pose de nouveaux problèmes: comment gérer la fin de l’hégémonie du dollar? La France restera-t-elle la cinquième roue du carrosse états-unien jusqu’à ce qu’il se transforme en citrouille? Enfin, nous sommes passés de 2,5 milliards à 7 milliards d’êtres humains en 60 ans et 80% de la population vit désormais en ville! C’est ce monde absolument neuf qu’il faut penser: nous ne reviendrons jamais au monde d’avant.

L’ère du peuple est aussi le fruit de votre rencontre avec l’écologie politique. La vision traditionnellement productiviste du Parti communiste est-elle vraiment compatible avec votre vision?

On aurait tort de sous-estimer la mutation à l’œuvre chez les communistes sur ce sujet. Ils ont beaucoup plus bougé que le PS par exemple! Mais trop souvent, l’écologie reste une couche dans les programmes. Or elle doit charpenter tout notre projet. L’écologie politique refonde toute la pensée de gauche. L’enjeu climatique valide toutes nos intuitions philosophiques. Il existe un intérêt général humain. Donc nous sommes tous semblables. Donc nous sommes égaux en droits. Et pour agir dans cet intérêt général humain nous avons besoin de la démocratie, et de la République pour que chacun dise ce qui est bon pour tous. Et il existe des biens communs que nous devons prendre en charge collectivement comme l’affirment le communisme et le socialisme. Voilà pourquoi je parle d’éco-socialisme. Il faut être pragmatique: l’écologie politique est nécessairement anti-capitaliste. Comment peut-on changer les modes de production, de consommation et d’échange sans intervention publique dans l’économie pour l’orienter? Comment faire la transition écologique sans mettre un terme à la domination court-termiste des marchés? Comment faire les investissements nécessaires sans affronter les exigences de rentabilité de la finance? C’est impossible.

Comme vous le reconnaissez-vous-même, l’écologie politique défendue par la majorité des Verts est «culpabilisatrice et moralisante ne tenant pas toujours compte du fait que pour les plus modestes la plupart des consommations incriminées sont contraintes». Comment sortir de cette vision punitive de l’écologie. Quelles sont les alternatives?

Il faut donner un horizon. La planification écologique que je propose, c’est un formidable défi intellectuel, technique, scientifique pour nos ouvriers, nos ingénieurs, nos techniciens. Commençons par introduire dans la Constitution la «règle verte»: on ne prend pas plus à la planète qu’elle n’est capable de reconstituer. Dans tous les domaines, c’est remettre l’imagination au pouvoir. Il faut voir grand pour le pays! Nous avons le deuxième territoire maritime du monde. L’entrée en mer de l’humanité a commencé sur un mode productiviste qui saccage tout. Mais l’économie de la mer pourrait être un puissant levier pour une relance écologique de l’activité : exploiter les sources d’énergies renouvelables marines, construire et déconstruire proprement des navires, développer une aquaculture non productiviste, renforcer la recherche sur les biotechnologies marines. Nous avons un trésor à portée de main !

Sur le plan international, vous fustigez la dérive atlantiste de l’Europe et de la France. Si, comme vous le démontrez, la politique des néo-conservateurs américains a largement contribué à nourrir la montée des extrémismes dans le monde, peut-on pour autant nier le danger que représente aujourd’hui l’islam radical. Comment combattre cette menace?

Comment pourrais-le nier? En Tunisie, ce sont les nôtres qui sont morts sous les balles des islamistes. Mais soyons sérieux. Qui a créé, armé et financé al-Qaida? Qui a embrasé le Moyen-Orient en détruisant l’Irak? Qui a soutenu le gouvernement fantoche en Irak qui a tant poussé les sunnites dans les bras de «l’Etat islamique»? Les Etats-Unis d’Amérique. Et quand interrogerons-nous nos alliés comme la Turquie, le Qatar ou l’Arabie saoudite sur leur soutien à ce groupe terroriste? Arrêtons de suivre ceux qui ont construit et alimenté depuis des années ces groupes. Coupons les financements. Et traitons le problème à la racine: trouvons les solutions politiques aux problèmes sans fin sur lesquels prospèrent les groupes. Surtout, ne nous laissons pas embarqués dans un prétendu «choc des civilisations» où chacun serait assigné à résidence selon sa prétendue religion. Les Français de confession musulmane n’ont pas à s’excuser pour des crimes dont ils ne sont pas responsables. A-t-on demandé aux évêques de s’excuser parce qu’un chrétien fanatique à tué 77 personnes en Norvège?

Dans L’ère du peuple vous défendez l’idée que «les masses urbaines» vont «faire peuple» et se soulever contre l’oligarchie. Or dans La France périphérique, le géographe Christophe Guilluy montre qu’en Europe, ces «masses urbaines» sont profondément divisées. Selon lui, aujourd’hui, pour fonctionner, «la machine économique» a besoin de cadres qui travaillent dans des secteurs de pointe et d’immigrés à exploiter dans les services, le tout réunis dans les grandes métropoles. Les autres catégories sont rejetées à la périphérie. Que faites-vous de ce constat?

Je partage les prémices de cette description. C’est le résultat de la spatialisation du capitalisme. La ville et les territoires sont façonnés par le capitalisme, sa forme financiarisé, sa manière d’organiser la vie en société: ici les bureaux, là les logements, ailleurs le centre commercial, et toujours plus loin ceux qui ne sont pas assez rentables. Guilluy part des mêmes prémices que moi: l’effondrement de la classe moyenne, du tissu industriel des villes moyennes, et du système politique soutenu par ce système avec ses deux grands partis PS et UMP. Ces populations payent le prix du capitalisme financier et du libre-échange généralisé. En proposant un protectionnisme solidaire, la définanciarisation de l’économie et la relocalisation des productions, j’apporte une réponse. La réforme territoriale proposée par François Hollande va encore accentuer la compétition des territoires et donc des populations. On connait la suite: le sentiment d’abandon avec des méga-régions lointaines et des métropoles qui phagocytent tout. La 6e République devra aussi ouvrir une nouvelle page de l’égalité sur tout le territoire! La réforme territoriale est un sujet de constitution pas un bricolage entre bons copains politiciens.

Comme vous le rappelez, la France est une nation universaliste fondée sur un contrat politique et non sur une ethnie comme l’Allemagne. Certes, mais ce contrat politique implique l’adhésion à une culture, une histoire, à certaines valeurs, des droits, mais également des devoirs. Or aujourd’hui, comme le montre notamment un certain nombre de tensions communautaires, le contrat politique est de moins en moins respecté, les valeurs de moins en moins partagées. La crise de l’intégration que nous traversons est pourtant étrangement absente de votre discours politique. Pourquoi faites-vous l’impasse sur cette question? Niez-vous l’existence de cette crise?

Je ne suis pas d’accord avec vous. Etre français, ce n’est pas cela. Etre français c’est être citoyen de la République française. C’est beaucoup plus que tout ce que vous dites. C’est-à-dire jurer «Liberté-Egalité-Fraternité» et accepter la loi car elle est décidée par tous. Il y en a assez de demander à des Français s’ils sont français comme il faut! Cette logique inquisitoriale et identitaire va détruire la Nation. Elle n’est pas républicaine. S’il y a une crise d’identité dans le pays, c’est parce que l’oligarchie travaille à détruire son identité républicaine! Comment se fait-il que le peuple ait été expulsé du pouvoir par la monarchie présidentielle et la Commission européenne? Pourquoi certains dorment-ils dehors alors que la France est plus riche que jamais? Vous voudriez la fraternité, mais où est la liberté, c’est-à-dire la souveraineté du peuple? Où est l’égalité? Voila les questions auxquelles il faut répondre si nous voulons vivre ensemble. La Nation sera refondée et réincorporée par chacun quand la constituante sera convoquée et que chacun s’emparera de ces débats.

Le soir des européennes, vous avez déclaré «Le clivage dans ce pays n’est plus social, mais ethnique!». Quelles conclusions en tirez-vous? Comment dépasser ce nouveau clivage?

Je faisais un constat. Le volcan s’est ouvert du mauvais côté. Mais ce clivage ethnique est une diversion organisée et entretenue. Mme Le Pen est le chien de garde du système. Elle est là pour expliquer que le problème c’est l’immigré et pas la finance. Hier, ils accusaient les juifs, maintenant les musulmans. Le but est simple: diviser le peuple et détourner son attention pour que l’oligarchie puisse continuer à s’en mettre plein les poches. C’est la fonction traditionnelle de l’extrême-droite. Comment répondre? En fédérant le peuple. C’est-à-dire en l’unissant sur ses revendications sociales et démocratiques. Qu’ils habitent en banlieue ou en Lorraine, que veulent les gens? La même chose! Un boulot pour vivre dignement de leur travail, des services publics qui marchent, un accès aux réseaux… Et ils ont en commun d’être systématiquement méprisés par l’oligarchie qui a confisqué le pouvoir. C’est en quelque sorte une nouvelle alliance des opprimés que nous devons construire, celle du peuple contre l’oligarchie! Voilà pourquoi la lutte pour l’Assemblée constituante et la 6e République est centrale. La Constituante, c’est la refondation du peuple, et de la France elle-même.

2) « Hollande a volé et perverti les mots » – Le Nouvel Observateur

Le Nouvel Observateur : « Depuis un siècle, en France, aucun reniement à gauche n’égale celui de François Hollande en deux ans et demi. », écrivez-vous au début de votre nouveau livre. Pourquoi le Front de gauche ne parvient-il nullement à profiter de ce violent rejet du socialisme au pouvoir ?

Jean-Luc Mélenchon : Une telle trahison est surtout démobilisatrice. En général, l’électeur de gauche prend au sérieux ce que dit son élu. Hollande l’a désarmé et démoralisé. A présent les gens concluent : « la gauche et la droite, c’est pareil ». Dès lors, les votes ne se transvasent pas ! L’abstention gagne, la gauche et la droite officiels s’évaporent. Aujourd’hui, il n’y a qu’un segment de l’opinion en dynamique : l’extrême droite. De son côté la stratégie du Front de gauche, a été construite sur les ressorts de l’ancien monde politique : passer devant les socialistes et, à partir de là, réorganiser le champ politique. Je pensais : nous allons gagner en disant aux gens « comparez les deux gauches ». Cette ligne raisonnable a échoué. En fait, nous avons été aspirés par le naufrage du vaisseau amiral. Hollande a coulé l’idée de « gauche ».

leredupeupleNotre erreur a été d’essayer de concilier deux choses qui ne peuvent aller ensemble. D’un côté, la gauche traditionnelle, avec ses accointances d’appareil, de l’autre, une société qui dit de tous les pouvoirs : « qu’ils s’en aillent tous ! ». La vieille « gauche », ses collusions avec le système financier et productiviste, ses arrangements calamiteux, sont vomis. Et nous ? Aux municipales, le Front de gauche est resté trop souvent collé au système du PS. Il n’a pas été vu comme un recours. Et globalement nous n’avons pas su traiter avec l’émergence d’une société qui rejette tout le système, comme on l’a vu aux élections européennes. Nos méthodes ont été aussi verticales que celles de la « gauche » au pouvoir. Nous avons trop peu sollicité l’initiative citoyenne ! Mais, à l’inverse, voyez à Grenoble la déferlante populaire pour purger le système municipal ! L’intervention citoyenne est la clef du futur !

Depuis les européennes ? La situation est tragique. En plus le système médiatique a choisi Le Pen. Difficile de remonter la pente ! Le conditionnement est là : c’est plus facile de s’en prendre à son voisin musulman qu’aux financiers !

Dans votre livre, vous annoncez « l’avènement » du peuple. C’est-à-dire ?

Enfant de la démographie galopante et des villes sans fin le peuple est le nouvel acteur de l’histoire. Ce n’est plus le salariat organisé qui, seul, devait montrer le chemin à toute la société. Le lieu de socialisation politique, ce n’est plus l’entreprise mais l’espace urbain. Qui est le peuple ? La masse des gens urbanisés. Elle vit une demande sociale qui fait naitre une nouvelle forme de conscience politique commune. Enfin la financiarisation de l’économie a créé une nouvelle polarité qui n’est pas réductible à la gauche et à la droite. Désormais, il y a l’oligarchie d’un côté et le peuple de l’autre.

Cette redistribution du champ politique m’a fait conclure: le système n’a pas peur de la gauche, car il la digère toujours. Le système a peur du peuple ! En effet, le peuple pose la question de la souveraineté : qui commande dans la société ? Question fondatrice. Elle est profondément anticapitaliste. Car la souveraineté du peuple est la source de toutes les régulations et contrôles dont la finance ne veut d’aucune façon.

Pour vous, les catégories gauche et droite ne sont donc plus pertinentes ?

En tout cas, elles ne sont pas situées au bon endroit. Qualifier de gauche un gouvernement qui fait une politique de droite, rend tout confus. Hollande a volé et perverti les mots de notre histoire. J’avais déjà observé ce phénomène en Amérique latine avant nos victoires là-bas. Pour beaucoup, la gauche et la droite, c’étaient les mêmes corrompus. Alors les gens préféraient se dire du « peuple ».

Vous restez un homme de gauche, tout de même…

Bien sûr ! C’est toute mon histoire ! Mon ancrage est là. Mais la question pour moi aujourd’hui, ce n’est plus de dire, mon projet est bon parce qu’il est « de gauche ». Mais il est bon parce qu’il sert le peuple, et vise l’intérêt général humain. Devant l’explosion démographique et le dérèglement climatique, notamment, cette sorte d’écologie sociale et républicaine est désormais mon approche.

Le vrai vice de construction du Front de gauche n’est-il pas là ? Dans votre livre, vous vous déclarez partisan d’un « écosocialisme » et vous dénoncez l’idéologie de la croissance et le productivisme. Or les communistes restent productivistes…

En gros, vous n’avez pas tort. Mais est-ce que ça empêche l’alliance ? Qu’il y ait une distance idéologique n’est pas le problème. Ce qui le serait, c’est qu’on soit incapable d’un programme partagé. Sur le nucléaire, on a trouvé un compromis honnête.

Est-ce que vous n’avez pas une conception trop abstraite, trop idéaliste, du peuple ? Un mot très concret est pratiquement absent de votre livre : le mot chômage…

Ah ? Pourtant pour moi c’est le sens de la partie sur la mer par exemple, au début du livre. La mer ! Là est le futur de l’humanité. La France a l’avantage d’avoir le deuxième espace maritime du monde. C’est donc un gisement d’emplois sans pareil !

Cela dit, je récuse que les gens, pensent uniquement avec leur estomac. Tout être humain est d’abord un être de culture. L’esprit commande ! Les gens ont donc déjà compris : si on ne change pas la règle du jeu, on peut élire le zozo qu’on voudra, rien ne changera. Europe libérale plus monarchie présidentielle égale austérité à perpétuité. La preuve: Hollande fait pire que Sarkozy et celui-ci promet de faire pire que Hollande la prochaine fois. Les gens ne sont pas idiots. Ils comprennent aussi les messages complexes. L’important, c’est de savoir si le projet que j’esquisse dans mon livre est raisonnable. Exemple. On ne peut plus dire comme au 20ème siècle : on va distribuer du pouvoir d’achat qui va relancer la consommation qui va remettre en route la mécanique. Tout cela est vrai. Mais la relance doit être d’un type radicalement nouveau. L’impératif écologique doit être au poste de commande. Assez de déchets, de grands projets inutiles, d’agriculture productiviste… D’où mon plan pour un nouveau modèle productif, à partir de l’entrée en mer et la planification écologique.

je partage 6e Republique

J’ajoute ceci : le projet de VIème République, n’est pas purement institutionnel. C’est une stratégie globale. Avec l’assemblée constituante que je souhaite, c’est le peuple qui se constitue politiquement en tant qu’acteur de l’histoire. Le processus constituant est celui par lequel le peuple passe du stade de multitude informe à celui de sujet politique.

Lénine disait : « Un pas en avant des masses, pas davantage. » Vous semblez souvent dix coudées au-dessus !

Peut-être parce que je ne suis pas léniniste ! Sérieusement : la question d’une constituante comme stratégie du changement social est posée partout dans le monde. Au Brésil, nos amis ont fait des comités d’action pour une constituante : ils ont rassemblé sept millions de signatures. Sept millions ! Donc, la revendication d’une constituante, n’est pas une lubie de Mélenchon et de ses amis en France. Là où on veut un changement de société, il faut essayer de le mener de manière civilisée, par les méthodes de la démocratie.

De quelle manière notre projet peut-il susciter de l’adhésion ? Comment créer une dynamique qui puisse devenir majoritaire ? En rassemblant une force qui parle clair et se donne à voir. Car la force va à la force. Après l’élection présidentielle de 2012, j’ai été à l’initiative de cinq marches de masse. Il est frappant de voir comment le système s’acharnait à minorer le nombre de participants. Le PS souffle systématiquement sur les braises de l’extrême droite pour faire fructifier le fonds de commerce du chantage à la peur et culpabiliser toute alternative à gauche.

Et nous ? Comment contourner ça ? En fédérant le peuple. Abstrait ? Un peu, c’est vrai. Mais quand on dit: « vite la 6ème République », on a l’élément fédérateur. Car le changement de la règle du jeu démocratique peut réunir des catégories sociales extrêmement différentes, qui ont des préoccupations très diverses : sociales, écologiques, démocratiques, tout ce qui est nié par l’ordre actuel. La constituante est une perspective qui permet de rassembler. Ce n’est pas la bonne idée ? Bon ! Mais, alors, quelle est la bonne idée ?

Vous dites que l’important, c’est la lutte entre le peuple et l’oligarchie. Que répondez-vous à ceux qui tentent de vous disqualifier en disant que des gens situés à droite, même très à droite, tiennent un discours similaire ? Eric Zemmour, par exemple, et bien sûr Marine Le Pen…

Il faut faire avec ! Sinon, il suffirait que madame Le Pen lise le dictionnaire pour qu’on ne puisse plus utiliser aucun mot. Sa technique est aussi vieille que l’extrême droite. Depuis toujours, elle reprend les thèmes de la gauche en les déviant. Madame Le Pen récite parfois des pans entiers de mes discours… A elle de s’expliquer, pas à moi ! Epreuve de vérité : comment Le Pen et Zemour proposent-ils de combattre l’oligarchie ? En développant le service public, la propriété publique et le partage des richesses? Ils sont d’accord pour ça ? Le contraire ! Pour eux, le problème, ce sont les musulmans.

Ils me prennent des mots. Et alors ? Qui va aller au bout des mots ? Je donne du contenu concret aux grands mots: comment combattre la finance, comment relancer l’emploi. Et il faut convaincre. Je ne suis pas un prophète qui surgit de la montagne avec les tables de la Loi ! C’est un travail collectif de citoyens engagés ! Et comme les anciens électorats se disloquent sous nos yeux, à la fin, ça se terminera entre Le Pen et nous. Car à la fin, personne ne peut nier l’existence d’une oligarchie qui dirige tout et d’un peuple qu’il asservit.

Vous affirmez ici que le peuple vit dans les villes, allant jusqu’à parler d’homo urbanus. Dans un livre récent, le géographe Christophe Guilluy entend au contraire montrer que les catégories populaires ont été rejetées dans ce qu’il appelle « la France périphérique ». Qu’en pensez-vous ?

Je pars des mêmes prémices : la spatialisation du capitalisme. Il a créé des endroits où la valorisation est folle, Paris, par exemple, et des périphéries vers lesquelles a été repoussé le peuple du commun. Le phénomène de relégation est évident. Pour autant, ces zones périphériques sont aussi des zones liées au continuum urbain et à son mode de vie. J’ai été assez longtemps élu de banlieue pour le savoir : c’est le mode de vie urbain, sans les avantages de la ville.

Ce même géographe, et d’autres avec lui, décrit quasiment deux peuples, des « petits blancs » qui ont déserté les métropoles, et des catégories issues de l’immigration dans les « quartiers »…

Là, pas d’accord ! Cette description suppose un conflit. Ce sont les mêmes êtres humains dans les deux cas. Les ouvriers qui sont partis vers les périphéries n’ont pas fui les immigrés, ils ont fui la pauvreté. Et ça, c’est normal. Dans une société de consommation, c’est normal de vouloir améliorer son statut symbolique, de vouloir une petite maison avec un jardin pour les gosses.

Il n’en reste pas moins que le FN est devenu le premier parti ouvrier. Pourquoi ?

Il n’y a jamais eu moins d’un tiers d’ouvrier à droite ! Puis le PS actuel a discrédité le combat ouvrier. Voyez Hollande refuser d’amnistier les syndicalistes ! Quelle ingratitude ulcérante pour tous ceux qui se sont fait crever la peau sous Sarkozy. Aujourd’hui si un ancien « condamné pour l’exemple » revient devant ses copains, il est vu comme un bouffon. Ce PS méprise les solidarités des salariés. Et ça continue ! Les pilotes d’Air France ? Des privilégiés ! Vive les compagnies low cost ! Mais quand le pilote est low cost, quel est alors le statut du pauvre diable qui nettoie l’avion ? Pour les hiérarques du PS les prolos sont des nuls. Seule compte une bobocratie d’ailleurs mythique. Comment alors l’ouvrier pourrait-il se reconnaitre dans cette gauche ? Ce serait ça son camp historique ? Pour le commun du peuple c’est là une escroquerie blessante.

Propos recueillis par Hervé Algalarrondo et Aude Lancelin

 

 

IV) Notes de blog

1) « Le nombre : la quantité et la qualité »

La démonstration par laquelle commence « L’ère du peuple » concerne l’importance du nombre des êtres humains sur l’évolution de leur civilisation globale. J’ai même risqué une phrase un peu à l’écart d’une certaine doxa. J’ai écrit que «l’Histoire est l’histoire de l’évolution de ce nombre ». Autrement dit : c’est dans cette évolution que réside la dynamique de l’Histoire humaine. Ce n’est pas tout à fait la formule selon laquelle l’Histoire serait l’histoire de la lutte de classes. Au contraire. La lutte des classes apparaît comme conséquence de l’Histoire et non comme sa cause. La lutte des classes pour la répartition des richesses n’est possible qu’à partir d’un certain développement complexe de la société humaine. Ce processus initial ne s’interrompt pas avec le passage au stade suivant du développement de la société. Mon livre affirme que cette complexification résulte du nombre et non des qualités individuelles, même si celles-ci sont indispensables pour que l’effet du nombre se produise. Elle en résulte mécaniquement, spontanément comme une propriété émergente.

Mon livre affirme que le nombre provoque une transformation qualitative des individus qui constituent le groupe. Il ne s’agit pas seulement d’une transformation de leur situation sociale les uns vis-à-vis des autres. Il s’agit de ce que les individus perçoivent d’eux-mêmes, de leur identité, de leur rapport à la réalité en fonction de la culture et des savoirs que chaque génération assimile. Mais affirmer n’est pas démontrer. La bonne surprise pour moi, cette semaine, a été d’acheter le numéro spécial de novembre 2014 de la revue « Pour la science » dont le thème est « L’odyssée humaine, les moteurs cachés de notre évolution ». J’ai été spécialement attiré par les surtitres, à vrai dire alléchants du point de vue de ce que j’avais besoin d’approfondir. Je les cite avec le sourire : « Un gros cerveau grâce à la monogamie ? », « L’origine du bond technologique il y a 50 000 ans », « Un rameau humain taillé par les aléas du climat ». On peut dire que je pouvais me sentir directement concerné de bien des façons. Je fais là une publicité gratuite suffisante pour pouvoir passer immédiatement à la suite. L’article qui m’intéressait très précisément est celui qui concerne l’origine du bond technologique observé il y a 50 000 dans les cultures humaines.

Cet article de la revue « Pour la science » fait le point. Il y a 200 000 ans coexistaient différentes branches d’êtres humains. Ils avaient des modes de vie et produisaient des instruments à peu près comparables. Mais il y a environ 50 000 ans, tout d’un coup, les moyens de subsistance sont devenus beaucoup plus complexes et plus efficaces. Pour quelle raison ? Comment expliquer ce qui apparaît d’abord comme une complexification très soudaine ? L’idée qui dominait était la suivante : une modification génétique est apparue qui a donné à notre ancêtre le moyen de dépasser en capacité d’invention et de compréhension les autres branches humanoïdes et, naturellement, celle de tous les autres animaux. À présent il apparaît que cette façon de voir est beaucoup trop limitée. Les capacités intellectuelles individuelles, si élevées qu’elles soient, ne suffisent pas à faciliter l’adaptation à l’environnement et à l’amélioration des performances pour exploiter cet environnement. Ce point est vérifié par des expériences concrètes bien connues. Un individu projeté dans un environnement qu’il ne connaît pas est bien menacé de périr, surtout si cet environnement est très hostile. Il ne survit en général que si les populations autochtones l’accueillent et l’informent des moyens de subsister. « La difficulté des explorateurs à s’adapter à ce type d’environnement hostile illustre les limites de nos capacités d’innovations individuelles », dit l’article. Le processus clef ici à l’œuvre dans le succès de notre espèce tient à une autre qualité qu’à celle des individus qui le constituent. Il s’agit de la capacité à accumuler des savoirs à travers les générations. « Les historiens des techniques défendent en effet l’idée selon laquelle les outils complexes ne sont jamais inventés spontanément mais résultent de l’accumulation successive de nombreux changements mineurs ». Dès lors, « ce processus, nommé culture cumulative, nécessite que les innovations produites par un individu soit transmise à d’autres individus ». Le mécanisme de cette transmission, puis celui de la capacité à accumuler les savoirs au point qu’ils constituent une base de nouveaux savoirs plus complexes, est le moment essentiel du phénomène dont nous parlons. Commençons par voir comment cela fonctionne.

Tout commence par la capacité d’acquérir de l’information en observant un autre individu. C’est le mécanisme de l’apprentissage social. Cependant, de nombreuses espèces partagent cette qualité parmi les animaux. Pour autant, cela ne signifie pas que toutes la pratiquent de la même façon ni surtout avec la même efficacité. Cette différence s’observe et peut même se mesurer. Les êtres humains acquièrent une technique par l’observation d’un congénère de façon plus rapide, plus précise et plus systématique que n’importe quelle autre variété d’animaux, mêmes parmi les plus proches de lui comme les singes. « En d’autres termes, lorsqu’une innovation apparaît au sein d’un groupe humain, la probabilité qu’elle soit transmise est bien supérieure à ce qui est observé chez le chimpanzé ». Une caractéristique spécifique aurait ajouté à la fixation de ces qualités d’apprentissage social. Il s’agit ici des comportements pédagogiques. Ceux-ci sont observés dans toutes les cultures humaines. Aujourd’hui même on peut constater comment les enfants humains « cherchent spontanément à faciliter l’apprentissage de leurs semblables en effectuant des démonstrations, lesquelles favorisent la réussite des observateurs ». Bien sûr, ce processus est extraordinairement facilité par l’existence du langage articulé. D’ailleurs, le langage lui-même peut être considéré comme le produit d’une culture cumulative. Quoiqu’il en soit, la production d’une syntaxe et d’une grammaire permet de combiner des mots pour former des phrases et des significations bien définies. Elle améliore de façon considérable la transmission d’information, et donc les capacités d’apprentissage social. Cela, aucune autre espèce ne le connaît. Une fois tout cela posé nous n’en sommes qu’au début de la découverte à faire pour comprendre le rôle décisif du rôle du nombre des êtres humains dans le processus de formation de cette culture cumulative qui va être son atout maître. Voici le raisonnement qui y conduit.

L’émergence de techniques complexes ne peut être expliqué à soi seul, ni par l’intelligence individuelle, ni par le mécanisme d’apprentissage social. « L’explosion culturelle du paléolithique supérieur n’a pas été homogène ni dans l’espace ni dans le temps. Cela suggère que la complexification culturelle ne résulte pas directement de l’apparition soudaine de capacités individuelles spécifiques, et que d’autres facteurs sont susceptibles de déclencher l’émergence ou la disparition de pratiques culturelles complexes. » Ce qui a permis de trouver la solution, c’est une enquête sur un phénomène de régression culturelle à l’intérieur d’un groupe humain. On connait une situation où, à une époque de son histoire, une communauté humaine a fonctionné avec un équipement d’outils moins nombreux et moins sophistiqués qu’à la période précédente. Que s’était-il passé entre les deux moments de cette histoire ? Le groupe humain sur lequel on enquêtait s’était trouvé pour des raisons de changement climatique et de montée des eaux, coupé des autres groupes humains. « Cette observation a conduit à la formulation d’une nouvelle hypothèse liant la complexité technologique à la taille des populations». Le cheminement qui conduit à cette hypothèse est simple. Voyons.

Le mécanisme d’apprentissage social est toujours imparfait. Quand il s’agit d’une technique complexe il l’est encore plus. Dès lors, plus un groupe est petit, plus la chance que celui ou celle qui a la connaissance complète disparaisse est grand. Avec cette personne disparaît alors le savoir pour tout le groupe. A l’inverse, « dans un groupe d’une taille plus importante la probabilité que personne n’arrive à acquérir la technique est plus faible car la probabilité qu’un individu doué pour cette tâche soit présent dans le groupe est plus importante ». On peut facilement comprendre en effet que l’acquisition d’une technique complexe soit moins courante que si c’est une technique simple. Le nombre de ceux qui sont susceptibles de l’acquérir est donc un facteur décisif de la capacité de transmission de ce savoir. Une autre question est réglée par ce constat. Si le nombre joue un rôle dans le maintien de pratiques culturelles complexes joue-t-il aussi un rôle dans l’apparition des innovations ? Oui. Voyons comment.

Les innovations dépendent à la fois les savoirs accumulés antérieurs et de déductions à partir d’eux. Mais aussi d’erreurs apprentissage ou de hasard d’exécution. La probabilité que de telles occurrences apparaissent est plus grande dans un groupe plus nombreux que dans un groupe plus petit. Les observations d’archéologie confirment le lien entre l’évolution de la taille des populations ancestrales et les changements majeurs concernant les techniques utilisées. Ce point se vérifie d’autant plus facilement aujourd’hui que nous sommes en état de décrypter la composition génétique des populations. Plus la diversité génétique s’observe dans les restes d’une population, plus on sait que celle-ci a été nombreuse. « Les données obtenues par les généticiens des populations ont permis de vérifier dans quelle mesure les différentes augmentations de complexité culturelle observée dans les vestiges archéologiques correspondent à des densités de population supérieure à un certain seuil. » Après ce tour d’horizon nous voyons s’enchaîner les composantes suivantes : capacités d’apprentissage social, capacité de faire émerger une culture cumulative, augmentation et protection de cette capacité par l’extension du groupe humain considéré. Il reste bien entendu à préciser que l’amélioration des savoirs et la complexification des techniques permettent l’acquisition d’avantages particuliers permettant d’occuper de nouveaux espaces et d’accéder à de nouvelles ressources de sorte que le groupe humain s’accroît du fait de son savoir accumulé car les conditions de son existence et celle de ses jeunes sont augmentées. L’article de la revue « Pour la science » précise bien que « l’identification des facteurs indispensables à l’émergence de la culture cumulative ne constitue qu’une étape dans la compréhension de son origine ». Mais je crois bien qu’elle est déjà sérieusement décrite par tout ce qui précède.

Un autre concept pourrait être introduit qui permettrait de décrire les événements qui ont conduit à la naissance cette culture cumulative. Ce serait celui de « propriétés émergentes ». Un ensemble étant davantage que la somme des parties qui le composent, les propriétés qui le définissent peuvent être considéré comme « émergentes » du nombre d’éléments qui le constituent. L’ensemble des individus et des savoirs particuliers qu’ils ont acquis individuellement produisent dans un groupe une propriété émergente qui est la culture globale de ce groupe à l’intérieur de laquelle chaque nouveauté va pouvoir prendre place ou être détruite comme dans un écosystème qui évolue à mesure que sa population s’étendrait. Ainsi, j’ai trouvé dans cet article la démonstration à partir des comportements de base des êtres humains du rapport qui existe entre qualité et quantité. La description du mécanisme conduisant au fait que le nombre est le facteur décisif de l’évolution des groupes humains et non pas seulement son résultat. Cette démonstration valide entièrement la démarche particulière du matérialisme appliqué à l’Histoire : se sont donc bien les relations sociales réelles qui définissent le niveau de la richesse intellectuelle des êtres humains. C’est d’ailleurs ce que disait Marx.

V) Articles de presse

1) « La glace qui brûle allume les craintes »

Publié dans L'Humanité du 8 octobre 2015

Publié dans L’Humanité du 8 octobre 2015

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