17.11.2021

« J’assume une volonté de rupture avec le système néolibéral » – Interview à « 20 Minutes »

Interview de Jean-Luc Mélenchon publiée le 17 novembre 2021 dans « 20 Minutes ».

Vous avez saisi la justice après des menaces de mort, comme d’autres personnalités politiques. Qu’est-ce que ça dit de l’ambiance politique actuelle  ?

C’est d’abord la conséquence de l’impunité dont ont bénéficié des groupes d’extrême-droite. Ils n’ont pas été pris au sérieux par les décideurs politique. Nous vivons un moment sans précédent dans la vie du pays depuis la guerre d’Algérie. Cette résurrection en force de l’extrême droite n’est plus seulement le fait de quelques groupuscules organisés et armés. Elle trouve des relais dans la campagne présidentielle, dans la sphère médiatique, dans l’opinion. Des thèses réaparraisent, qui n’étaient jusque là admises par personne  : la réhabilitation de Pétain, la haine contre les femmes ou les musulmans. Toute cette haine peut provoquer une dangereuse coupure dans le peuple français.

Vous présentez votre programme mis à jour jeudi pour “tourner la page de ce que nous venons de vivre”. Que retenez-vous du quinquennat d’Emmanuel Macron  ?

Il a été le président des riches et du saccage social. L’Etat devrait réduire les inégalités créées par la globalisation. Avec lui, elles se sont aggravées. Les pauvres se sont appauvris et les très riches se sont enrichis. Des poches de pauvreté absolue se sont créées : 8  millions de personnes à l’aide alimentaire, 12  millions de personnes contraintes de baisser le chauffage parce que ça coûte trop cher. Emmanuel Macron a instauré une société d’un type nouveau  : ça va très bien pour certains, très mal pour d’autres et au milieu, c’est «  sauve qui peut  ». Cette société génère une violence sociale et des souffrances dont on n’avait pas idée.

Vous proposez au chapitre 1 de votre programme de réunir une Assemblée constituante pour en finir avec la Ve République, dont vous jugez les institutions «  dangereuses  ». C’est votre priorité avant même le pouvoir d’achat  ?

Si on ne change pas la règle du jeu, on ne peut rien changer. Il faut passer à la 6ème République. Dans le régime actuel, on applique toujours les textes de l’Union européenne et une seule personne à l’Elysée décide de tout. Ce déni de démocratie explique l’indifférence matinée de colère à l’égard de la politique de toute une partie de la population reléguée socialement. Avec la crise Covid, le président Macron a poussé au bout les aspects les plus monarchiques de cette Constitution. Exemple : sa politique sanitaire décidé dans le conseil de défense où s’impose le secret dans l’unique but d’échapper, le cas échéant, à la Cour de justice. On est confronté à des situations inouïes  : le président a dit qu’il voulait défendre l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Ah bon  ? On pourrait faire la guerre aux Russes sans en parler au Parlement  ? C’est une décision lourde de conséquences pour nous tous et il décide ça tout seul  !

Convoquer une assemblée constituante sera un processus long et complexe. N’avez-vous pas peur que ça phagocyte le reste de vos projets  ?

Les réformes écologiques et sociales commenceront dès le premier jour. Mais nous avons besoin d’une refondation du peuple français. Dans notre histoire, il y a toujours eu un grand événement, pour nous permettre de «  faire France  ». À nouveau, le pays a été bouleversé. Il a besoin d’un de ces grand moment de fusion. La Constitution date de 1958, rendez vous compte  ! La France et son peuple ont tellement changé. L’heure est venue de dire  : quels sont les droits qu’on se reconnaît les uns aux autres  ? Il s’agit de faire ça tranquillement, dans une discussion démocratique et apaisée. Le défi posé est le suivant  : garantir la stabilité des institutions et l’intervention populaire dans la politique. La réponse que nous apportons c’est le référendum d’initiative citoyenne ou le référendum révocatoire. La Constituante est le cœur de notre révolution citoyenne.

Vous proposez de sortir du nucléaire avant 2050… Comment est-ce possible alors que notre consommation en électricité va largement augmenter dans les années à venir  ?

La première question à se poser est celle de la dangerosité du nucléaire. Il y a eu Tchernobyl puis Fukushima. On ne peut pas passer à côté. Un risque s’ajoute aujourd’hui  : le réchauffement climatique. L’eau de la mer va monter et les rivières se réchauffer. Plusieurs centrales nucléaires sont dans des zones qui vont être inondées  : à Blaye sur l’estuaire de la Gironde ou Gravelines dans le Nord.

Il y a tout de même une autorité de sûreté nucléaire qui surveille les risques…

Elle peut faire des recommandations mais elle ne peut pas arrêter un accident nucléaire, mais de faire des recommandations. Le problème, c’est que même si la probabilité du risque est faible, c’est 100  % dégâts quand l’accident a lieu. Donc ça, c’est le premier point qu’il faut discuter  : oui ou non y a-t-il un danger avec le fait d’avoir 56 réacteurs nucléaires éparpillés sur le territoire, dont un en amont de la capitale  ?

Votre calendrier 100  % renouvelable apparaît serré, alors que certaines techniques ne sont pas encore au point. La ministre Barbara Pompili vous dépeint d’ailleurs en “candidat du black-out”…

Si elle avait des arguments rationnels, elle s’abstiendrait de nous injurier. Notre projet est réaliste. Le réseau nucléaire lui-même a été développé en très peu de temps. On peut développer les énergies renouvelables alternatives. On parle souvent de l’éolien, mais il y a aussi du solaire, du luminescent, du thermique, des hydroliennes. Et puis, il y a les ressources, pour l’instant encore très mal maîtrisées, mais qu’un effort technologique permettrait de traiter : l’énergie des mers et des océans, qui est considérable. Par ailleurs, est-ce raisonnable d’avoir une consommation énergétique exponentielle  ? Nous défendons la sobriété énergétique et la règle verte. Nous mettrons par exemple fin aux passoires thermiques, qui concernent des millions de logements. Ces mesures s’insèrent dans un grand schéma de planification écologique.

Votre projet évoque la “création d’un état d’urgence sociale”. Que proposez-vous  ?

D’abord, le blocage des prix sur l’énergie et l’alimentation. Pourquoi un blocage plutôt que des primes  comme le fait Macron ? Parce que la prime, c’est vous qui allez la payer. Castex fait payer au total 5  milliards d’argent public pour protéger les profits des fournisseurs. C’est anormal. C’est à leurs actionnaires de payer le choc. Nous défendons aussi une hausse du Smic, le report de la date de remboursement des prêts garantis par l’Etat, ou l’embauche de 300.000 emplois jeunes. La réparation sociale sera le volant d’entrainement de l’économie.

Vous évoquez aussi le plafonnement des frais bancaires…

Ces frais sont une sorte de parasitisme des banques sur les gens. C’est insupportable et ça ne correspond à aucune activité particulière de la banque par rapport aux gestions de compte. Les engagements volontaires des banques ne marchent pas. Donc il faut limiter par loi ces frais à 200 euros, au maximum, sur un an, pour tous les comptes.

Que proposez-vous pour lutter contre la précarité des jeunes  ?

Les images d’étudiants dans des files d’attentes pour aller à la soupe populaire vont rester dans la mémoire collective comme celles de la crise de 1929. Nous donnerons donc à tous les étudiants détachés du foyer de leurs parents, une allocation d’autonomie de 1000 euros. Cette aide sera étendue à tous les élèves de l’enseignement professionnel, de la seconde à la terminale et au BTS. Cette somme sera vite dépensée et réinjectée dans l’économie. C’est notre relance économique, la dynamisation de la consommation populaire.

Comment financerez-vous ces mesures  ?

Nous mettrons un impôt sur les profiteurs de crise. Une taxe exceptionnelle de solidarité s’appliquerait pour ceux qui ont gagné beaucoup d’argent. C’est une surtaxe pour les surprofits réalisés pendant. A titre d’exemple, les dividendes de l’année 2020 du CAC40 représentent un million d’emplois pendant un an au revenu moyen. Nous présenterons par ailleurs une version chiffrée de notre projet. Mais si on met bout à bout l’impôt universel pour les personnes et les entreprises, qu’on change le barème de l’impôt avec 14 tranches… Tout ça suffit largement à financer l’ensemble des ressources sur le budget de l’Etat en fonctionnement.

Emmanuel Macron a mis des milliards dans l’économie avec les plans de crise Covid ou le plan d’investissement France 2030. Est-ce que vous saluez ces initiatives  ?

Non, parce que tout a été fait en dépit du bon sens. Rien n’a été orienté et on n’a jamais demandé la moindre contrepartie aux entreprises qu’on alimentait. Résultats  : les 50 ou 60 premières entreprises du pays font d’énormes profits, distribuent des dividendes comme jamais de leur histoire, tout en continuant les plans de licenciements. C’est pourquoi j’assume une volonté de rupture. Je ne le cache pas, c’est inscrit dans notre programme. L’insoumission, c’est la rupture avec le système néolibéral. Les tours de vis sur nos services publics ne sont plus tenables. Quand on arrive à l’os, il casse. L’hôpital est en train de casser, l’école également.

Comment mettre en place votre programme, notamment «  le protectionnisme écologique  » dans le cadre de l’Union européenne  ?

Ce n’est pas possible. Nous ferons donc un « opt-out » sur les points stratégiques incompatibles avec notre programme. En 2017, nous avions essayé de montrer qu’une marge de négociations existait avec l’idée de plan A/plan B. Je préfère le dire, je ne suis pas frexiter. Mais je ne vais pas pour autant avaler tout le catéchisme eurobéat. Notre programme sera appliqué de la première à la dernière page. Sur tout ce qui est en contradiction avec un traité européen, la France demandera la clause de l’opt-out, comme le faisait à une époque certains Etats sur la législation sociale européenne. Personne ne pourra dire aux Français allez-vous en  ! Les Allemands défendent leurs intérêts. Nous, Français, nous défendrons les nôtres, et à la fin tout le monde finira bien par s’entendre.

Arnaud Montebourg a créé la polémique avec une proposition sur l’immigration. Est-ce que la gauche peut parler de cette thématique aux Français  ?

Nous pouvons en parler plus tranquillement que les autres, parce que la politique qui s’applique depuis des années mène à une impasse. Point numéro  1  : faisons en sorte que les gens restent chez eux. Donc renoncez à cette idée stupide venue d’extrême droite d’empêcher les gens de transférer des fonds vers leurs pays d’origine. Cette aide permet justement aux pays de se développer. C’est la plus efficace car elle va directement d’une famille à l’autre sans passer par les Etats corrompus. Nous pourrions d’ailleurs augmenter cet impact en limitant les frais bancaires. Ensuite, quand les gens se mettent en route, on les traite dignement. Qu’est-ce que vous voulez faire d’autre  ? Qui peut croire qu’on va les dissuader de venir  ? L’idée de supprimer l’aide médicale d’urgence [proposée à droite et à l’extrême droite] est absurde. Les microbes ne demandent pas de papiers  avant d’infecter quelqu’un! On assiste actuellement à un brassage de fantasmes entretenus par des gens qui en font leur fonds de commerce.

Arnaud Montebourg comme Fabien Roussel assument de parler de sécurité, d’immigration pour parler aux classes populaires, disant ne pas vouloir laisser ces thématiques à la droite ou l’extrême droite. C’est une mauvaise stratégie  ?

Des thématiques, on passe vite aux idées communes, vous l’avez bien vu. On n’est pas là pour se battre pour des parts de marché, mais pour défendre nos idées. Martyriser les immigrés et les musulmans rendrait le pays invivable. A nous d’être plus malin, pour défendre la question sociale. C’est ça qui intéresse les gens  : comment ils vivent, comment sont éduqués leurs enfants.

Que pensez-vous du projet polonais de construire un mur à la frontière avec la Biélorussie face à l’arrivée de migrants  ?

Qu’un ancien pays du bloc soviétique ait comme idée de construire un mur contre la liberté d’aller et venir est une régression honteuse. Le gouvernement polonais a mis des barbelés partout et déployé des troupes. C’est une honte absolue. J’en appelle à tous ceux qui poussaient des cris parce que M. Trump voulait faire un mur avec le Mexique ou ceux qui ont hurlé de joie en voyant tomber le mur de Berlin. La première chose qu’on devrait se demander, c’est comment mettre à l’abris ces gens. On parle de 2000 ou 3000 personnes qui veulent entrer dans une zone qui compte 450  millions de personnes.

Avez-vous définitivement abandonné l’idée d’union de la gauche  ?

Serait-elle crédible ? Nous ne sommes pas sur les mêmes lignes. Comme on ne peut pas faire l’union au sommet, on le fera par la base. C’est notre stratégie  : l’union populaire. Le seul qui a bougé, il faut le reconnaître, c’est Yannick Jadot. Il a commencé à corriger la trajectoire européiste des Verts en parlant de protectionnisme. Il évolue aussi sur la planification écologique alors qu’il me traitait avant de Jacobin. Pourquoi  ? Il voit bien les limites du discours d’accompagnement du libéralisme. C’est la raison même pour laquelle nous nous sommes créés. Il lui reste à en tirer toutes les conséquences notamment vis-à-vis de l’Union européenne.

C’est votre troisième campagne présidentielle. Est-ce que ce sera la dernière  En tant que candidat  ?

Comme candidat à la présidentielle, oui. Il s’en est déjà fallu de peu que l’on ne passe à la relève. On a beaucoup discuté, contrairement à ce qui se dit. Personne ne s’est proposé. La jeune génération de dirigeants insoumis eiste avec les 23 parlementaires. Ils et elles seront un appui considérable pour gouverner le pays.

Est-ce que votre image personnelle ne s’est pas dégradée pendant les cinq dernières années  ?

Je ne crois pas. C’est l’image qui résulte d’une lutte dure. En ce moment, tout le monde chante les louanges de ma précédente campagne. Pourquoi ne pas l’avoir dit à l’époque  ? Ça m’aurait donné du moral  ! Pour l’instant, nous tenons nos objectifs. Je suis devant la gauche traditionnelle. L’espoir se trouve dans les quartiers populaires. S’ils se mettent en mouvement, nous allons gagner. C’est aussi simple que ça.

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