Révolution citoyenne en France

Macron plongé dans le noir pendant une visite d’usine, des ministres bloqués partout où ils mettent le nez, des préfets interdisant des casserolades qui ont quand même lieu, des manifestations spontanées toutes les nuits, des dizaines d’initiatives par petits ou grands groupes : un seuil se franchit entre deux étapes caractéristiques des révolutions citoyennes déjà observées dans le monde.

En France, après la phase où le mouvement s’est institué autour de l’unité syndicale, d’une revendication claire et argumentée combinée avec une résistance parlementaire frontale, voici une nouvelle phase. Le  pouvoir est désormais confronté à une volonté politique que l’on peut qualifier de « destituante ». Si les cris « Macron démission » ne sont encore que spasmodiques, on voit bien comment le mot d’ordre et la pratique de la désobéissance civique se répandent chaque jour. Cette permanence de la mobilisation populaire déjoue les calculs basés sur le pourrissement et les provocations, du type de celle tentée par Bruno Le Maire pour faire diversion.

Aujourd’hui, ce qui pourrit sur pied, c’est l’autorité du président et donc de tout pouvoir fondé sur lui. Son second souffle, son « nouveau départ » est raté. Et dans l’accélération de l’histoire qui se produit toujours dans de telles circonstances, il est certain que le délai de cent jours fixé par le Président pour se refaire une santé politique devient à la fois une gageure pour lui et un plan de marche pour nous. En toute hypothèse, la stratégie de la pince entre mouvement social et action institutionnelle a de beaux jours devant elle si Macron persiste. Évidemment il persistera. Il donnera ainsi au mouvement social un long terrain d’apprentissage et d’auto-formation. Pour Macron, il n’y a pas d’autre issue que de réaliser une nouvelle alliance politique à l’Assemblée. La grande transversale de Renaissance au RN qui lui permettrait de revenir en tête sur le modèle « illibéral » d’Orbán en Hongrie n’est pas prête de se réaliser. Qui voudrait monter dans le corbillard ? Les surenchères de type Bruno Le Maire montrent comment le destin du macronisme est d’être dévoré par le RN, vers qui vont les voix qu’il perd et qui, dans les sondages, perd de nouveaux points au profit du RN. À la prochaine présidentielle, il aura explosé en plusieurs morceaux. Tout cela nous installe dans une séquence d’instabilité et d’impuissance très éducatives. Le bilan de la retraite à 64 ans est fracassant : il n’y a pas eu de vote. Donc l’illégitimité est visible et scandaleuse dans l’opinion et à l’étranger. La mise en cause des institutions se répand d’elle-même. Le mot d’ordre de 6e République fait son chemin tout seul. Manuel Bompard a pu en faire le centre de son interview au JDD et personne ne l’a contesté car l’évidence a changé : c’est le débat sur la question qui est devenu hégémonique. Son effet sur le pouvoir est déjà là. User et abuser du pire de ces institutions pour arriver a un résultat pitoyable comme celui que l’on constate ressemble a un « début de la fin » !       

Cela me permet de revenir ici sur le fond de ce que je crois du fait de ce que les évènements vérifie de la doctrine de l’ère du peuple et de la révolution citoyenne que je porte avec nombre d’insoumis. Les évènements politico-sociaux en cours en France se rattachent par leur durée et leur forme à une série d’évènements comparables dans le reste du monde, sous toutes les latitudes. C’est ceux que nous avions nommés « révolution citoyenne ».  Le terme visait à les distinguer à la fois quant à leur forme et à leur contenu avec les révolutions dites « socialistes » dans le monde de la guerre froide. Le mot révolution vient nommer une réorganisation générale du cadre juridique et politique du pouvoir (nouvelle hiérarchie des normes, nouveau régime de la propriété notamment par un nouveau statut public des biens communs, nouvelle constitution politique). De telles « révolutions » sont des processus longs. Ce processus s’enracine comme volonté de réponse concrète à des pouvoirs devenus incapables d’assurer les fonctions sociales essentielles. Il s’inscrit dans une durée où chaque moment passé se cumule dans la conscience collective. On peut dire que la phase haute en France a commencé avec le mouvement Gilets jaunes. Le reflux de ce mouvement n’a pas été sa défaite. Plutôt une nouvelle base de départ pour la suite et nous y sommes. La créativité des actions syndicales à la base, la multiplication des initiatives sporadiques prolonge les acquis de l’épisode gilets jaunes alors même que tout cela semblait perdu dans une certaine routine des pratiques.   

Dans un premier temps, nous disposions d’une grille d’analyse générale sur le moment politique en relation avec les faits fondateurs de notre époque. Je pense à la démographie, l’urbanisation, l’anthropocène, le capitalisme financiarisé. Mais pour analyser les caractéristiques des révolutions citoyennes qui ont lieu dans ce contexte nous avons adopté une méthode empirique. Nous avons collecté des informations par témoignage et des descriptions, en étudiant les photos paraissant dans la presse. En partant du déroulement des évènements, mon équipe et moi, nous avons recherché les caractéristiques communes, les phases identiques qui pouvaient nous permettre d’anticiper les évènements et concourir à favoriser leur développement. Car notre but est très concret. Puisque nous ne croyons plus au « parti d’avant-garde », les organisations insoumises, en pleine porosité avec la société, se donnent pour tâche d’accompagner et de déblayer la voie du mouvement social. Bien évidemment, de tous les points de vue possibles, toute situation est spécifique quant à ses conditions initiales, ses points et ses formes d’aboutissements. Mais cela n’a jamais empêché la manifestation de caractéristiques communes. Mon sujet n’est pas de les rappeler ici. Mais, pour finir, nous sommes parvenus à distinguer plusieurs étapes communes constantes, en dépit des formes spécifiques qui les expriment. Trois étapes fondamentales se notent. 

La première phase peut être dite « instituante ». L’acteur social s’avance sur la scène, formule ses revendications. Il s’institue. Progressivement il élargit sa base à des catégories sociales de plus en plus nombreuses et diverses. Cet acteur s’auto-désigne lui-même « le peuple ». Il s’identifie par des signaux visibles (exemple gilets jaunes, masques Anonymous, parapluies de Hong Kong) ou sonores (chants, sifflets, casseroles, et, partout : hymne national). L’hymne national, le drapeau ne prennent jamais le sens d’un chauvinisme ou d’un nationalisme idéologique. Il s’agit d’une proclamation d’identité citoyenne : « la nation c’est nous, le peuple ! ». Ce peuple s’homogénéise dans et par l’action. Il acquiert progressivement une autonomie de décision et de présence. La phase suivante est « destituante ». La forme est une mise en cause générale de la légitimité des autorités politiques (« qu’ils s’en aillent tous », « dégage » en Argentine, Tunisie, Égypte, Burkina, Thaïlande). Souvent graduellement, toutes les autorités sont remises en cause chaque fois que les actions en percutent sur leur chemin. Cette phase est caractérisée par l’affrontement plus ou moins violent avec les personnages représentant le monde politique gouvernemental, les médias, mais aussi parfois les élus en général pris à partie comme « complices » du système. Dans l’élan, des formes de double pouvoir s’instituent. En face de la décision venue des pouvoirs officiels, se déroulent des actes de désobéissance frontale : occupation de ronds-points (France), de places publiques (Espagne, Irak, Tunisie, France, Egypte…) de bâtiments officiels (France, Soudan, Espagne), empêchement de visites gouvernementales (Équateur, Tunisie), manifestations interdites et ainsi de suite. Je ne détaille pas davantage. 

La dernière étape est « constituante ». Deux cas se présentent. Premier cas, au sens littéral, la revendication d’une nouvelle organisation des pouvoirs publics et des droits individuels provoque la convocation d’une Assemblée constituante (Venezuela, Equateur, Tunisie, Chili). Deuxième cas, des forums publics, des assemblées se mettent à discuter des formes que devrait avoir un État juste (Indignados Puerta del Sol en Espagne, Nuit debout à Paris).  

L’observation montre que les moment délicats sont les transitions d’un État à l’autre. Les transitions de phase sont des moment cruciaux. Le processus entier peut se bloquer et refluer ou s’éteindre si l’une de ces transitions avorte. 

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