Soirée de passion optimiste autour du livre de Cagé et Piketty

Incroyable soirée de l’Institut La Boétie pour débattre du livre de Cagé et Piketty. Nous étions donc six cents répartis dans deux amphis du Conservatoire national des arts et métiers. Un seul n’avait pas suffi car les inscrits sont venus plus nombreux que prévu. La rencontre, organisée en deux « tables rondes » successives a duré jusqu’à 23 heures sans qu’on perde de participants. Un public super attentif dont la qualité d’écoute fut saluée par Marion Carrel, sociologue qui coanimait la seconde table ronde, la plus tardive. Julia Cagé a montré son talent de penseuse et de pédagogue pour rendre accessible à tous, les débats soulevés par les visuels choisis par l’équipe de la Boétie. En effet celle-ci ne s’était pas contentée de reproduire les visuels les plus souvent relayés par la presse. Thomas Piketty venait ensuite quant à lui sur les aspérités des questions soulevées. Nous étions tous tendus par l’attention aux échanges.

Visiblement, chaque intervenant avait préparé en profondeur la rencontre. Une partie des débats étaient de type « scientifiques ». Deux chercheurs indépendants apportaient critiques et compléments depuis la pratique de leur discipline. Stefano Palombarini avait fait une préparation de 20 heures en trois jours pour nous aider à accéder à plusieurs angles de questions. De son côté, Marion Carrel avait sélectionné une série de questions et toutes ses interventions étaient rédigées. Les deux chercheurs ont impressionné par la précision de leurs entrées sur le sujet qui élargissaient le regard porté. Même application du côté de Panot et Bompard, venus tous deux après une lecture approfondie et avec des interrogations très précises.   

En toute hypothèse, le travail de Cagé et Piketty est un événement. Il faut se rendre compte de l’effort : le travail de numérisation des données électorales ne peut se limiter à un simple exercice de scanner. Il y a des milliers de liasses de résultats au niveau communal à dépouiller en attribuant des étiquettes politiques claires, car souvent elles ne le sont pas, quand elles existent. Pour cela il faut partir (par exemple) de l’analyse de la presse locale de chaque époque concernée. Ce travail est remonté jusqu’en… 1793. Et toute la base de données ainsi constituée a été placée en accès libre et disponible pour tous. Toutes sortes de recherches et analyses sont donc désormais possibles grâce à ce travail. Une attitude typique des scientifiques qui mettent toujours en partage leur savoir pour le soumettre aux rebonds des autres chercheurs. L’État de son côté n’a pas pu aller plus loin que 1993 pour ce même travail ! Encore faut-il ajouter que la compilation des résultats n’est encore rien sans le travail qu’ils ont opérés pour le recoupement de ces données avec les catégories sociales, les niveaux de peuplement et ainsi de suite.

Côté chercheurs et scientifiques, comme c’est nécessaire pour la science, il y aura sans aucun doute bientôt des remarques et notes critiques sur les inévitables biais qu’un tel travail comporte naturellement. Mais il est possible désormais de sortir des généralités et observations à l’emporte-pièce des sondeurs ou du politologue Guilluy. Ils ont pourtant dominé la scène pendant plus de dix ans sur des « évidences » désormais mises en pièces par les faits rassemblés dans le livre de Cagé et Piketty.

Le plus fondamental démenti dans ce domaine est que les questions « d’identité communautaire » ne jouent pratiquement aucun rôle dans les votes, tandis que la « géolocalisation sociale » est véritablement déterminante dans les choix des électeurs. Cette thèse recoupe celle de la géographie critique, comme celle de David Harvey, récemment invité par La Boétie. Pour celle-ci, le territoire est une production sociale qui se fait à chaque époque aux normes du modèle économique dominant. Les deux, mises en commun, confirment l’existence d’une classe « géo-sociale ». Ce concept sociologique recoupe entièrement celui de « peuple » sur le plan politique comme je le définis dans la théorie de « l’ère du peuple et de la révolution citoyenne ». Au demeurant le vocabulaire politique devient en effet géographique pour décrire des réalités purement sociales. Ainsi quand il est question de « déserts » médicaux ou alimentaire ou culturel. Les lecteurs de mon livre à paraitre le 28 septembre, « Faites mieux », y trouveront donc leur compte. Au total, les trois livres, celui de Palombarini, celui de Cagé et Piketty et le mien, chacun dans leurs domaines et caractéristiques, forment à mes yeux un ensemble conceptuel complémentaire pour une conscience Insoumise.

Dans son blog, Manuel Bompard en résume bien les conséquences stratégiques. Car, pour nous Insoumis, l’analyse des résultats électoraux est toujours un enjeu politique et idéologique. L’analyse électorale n’a pas pour nous la même fonction que pour un sociologue, un statisticien ou un sondeur. Notre but n’est pas de courir après les « parts de marché existantes », mais de chercher à trouver comment réussir à agréger autour du projet que nous avons fait remonter de la société. Bompard, en partant des graphiques de Cagé et Piketty montre que le niveau des votes (ou de l’abstention) des quartiers populaires tient en main notre victoire ou défaite aux élections. Pour obtenir une « majorité relative, dit Manuel Bompard, il aurait fallu inverser le résultat de 49 seconds tours afin d’élire 200 députés de la NUPES. Le nombre de députés macronistes aurait alors été réduit à 198, alors que le nombre de députés d’extrême droite serait descendu à 80. Pour y parvenir, il aurait fallu mobiliser environ 50 000 électeurs supplémentaires. Cela représente environ 0,2 % du nombre des abstentionnistes (quatrième bloc) à cette élection. Pour la majorité absolue, il aurait fallu inverser le résultat de 138 seconds tours afin d’élire 289 députés de la NUPES. Le nombre de députés macronistes aurait alors été réduit à 133 et le nombre de députés d’extrême droite serait descendu à 63. Pour y parvenir, il aurait fallu mobiliser environ 400 000 électeurs supplémentaires. Cela représente environ 1,5 % des abstentionnistes (quatrième bloc) à cette élection. Du fait du mode électoral, et des différentiels d’abstention entre blocs politiques, on voit donc que la masse des abstentionnistes à déplacer pour permettre une victoire électorale du bloc social-écologique n’est pas du tout considérable. La stratégie du 4e bloc est donc une stratégie de victoire possible ! ». Puis il demande : « Mais à quelle condition est-il possible de ramener davantage d’électeurs aux urnes ? ».

Il montre alors comment, sur la base des faits mis en lumière par le travail des deux chercheurs, la stratégie insoumise est validée comme itinéraire militant vers la victoire. « Itinéraire militant » signifie une action concrète, un engagement personnel, une action réelle. En effet, depuis trente ans, il n’a pas manqué de donneurs de leçons sur la recette miracle pour « regagner les bases populaires » qui n’ont jamais rien fait d’autres que parler en réunion. L’analyse désormais écrite de Manuel Bompard avait bien impressionné les auditeurs de la soirée La Boétie. Elle reprenait le graphique montrant que l’écart entre le niveau de vote entre populations riches et pauvres n’avaient jamais été aussi grands dans l’Histoire que celui observé en 2017 (dernière date du tableau). On sait donc précisément où sont nos réserves.

Encore faut-il ne pas les dégoûter en adoptant les discours que le centre gauche prétend nécessaires pour « capter les miettes tombant du bloc du centre et de la droite ». On sait de quoi il s’agit : se taire face à l’intolérance religieuse, criminaliser les banlieues et montrer du doigt la jeunesse des « quartiers périphériques », agresser la conscience écologique populaire en épousant des comportements grossiers qui ne sont pas les siens, faire l’apologie d’une classe ouvrière « qui parle français » dont tout le monde comprend qui cela rejette, refuser les grands mots d’ordre populaires comme la retraite à soixante ans, et ainsi de suite. C’est-à-dire tout ce qui rend impossible l’« union populaire », c’est-à-dire l’union du peuple sur ses propres revendications communes.

Comment cette union peut-elle se concrétiser ? Mathilde Panot a fait une démonstration très argumentée de la méthode de travail alors nécessaire. Elle est partie du travail concret organisé par elle au mouvement Insoumis. Ce sont, par exemple, les caravanes populaires, les référendums citoyens et les stratégies d’appui aux luttes comme la caisse de grève. Elle a mis en avant par des exemples la méthode des « revendications socialement transversales ». Elle montre comment celles-ci ont nécessairement un contenu « anticapitaliste ». Elle a mis en exergue comment, dans une région où un marchand d’eau minérale pompe les réserves d’eau locales, la population fait bloc, des ouvriers de l’usine au châtelain du lieu, des agriculteurs du secteur aux retraités du village, toutes générations confondues. Pour Mathilde Panot, comme pour Manuel Bompard et moi, oui, les milieux populaires ont quitté la gauche, mais laquelle ? Celle « d’avant ». Mais ces mêmes milieux ont commencé à rejoindre en profondeur le vote Insoumis, comme le montrent les résultats sur le terrain. S’il est juste de vouloir élargir ce résultat, et notamment en milieu rural, ce ne peut être au détriment du programme et des nécessités écologiques du moment. Bompard, par exemple, s’interrogea sur l’idée du livre de faciliter pour les ouvriers l’acquisition de pavillons par des prêts à taux zéro. Plusieurs valorisèrent l’importance des empreintes culturelles locales dans la formation des consciences politiques, alors que les conditions sociales et géographiques sont identiques.

Dans tous les cas, il va de soi que nul n’adhère à l’illusion d’une « essence identitaire rurale » spécifique en dehors de sa réalité sociale concrète. Car on connait la thèse pour laquelle cette ruralité est une des formes de la peur du peuple réel, racisé et prolétarisé à la ville comme dans les périphéries et à la campagne, autour des grands dépôts et plateformes. Elle est seulement l’habillage par des mots admissibles de la peur de la nouvelle nation française créole, la nostalgie d’une « France profonde », « de souche », opposée à la France issue des migrations, dont un Français sur quatre descend désormais sur deux générations.

Autrement dit, à l’heure de l’homogénéisation sociale du pays, à l’heure de ses revendications communes d’implantation de services publics, il ne peut être question d’accepter le retour d’une opposition entre villes et campagnes disparue depuis longtemps aussi bien socialement que culturellement. On sait trop de quel poids l’utilisation de cette coupure entre paysans et ouvriers avait permis d’instrumentaliser contre le Front Populaire à son époque, pour ne citer que cet exemple.

Au total, en politique, le livre de Cagé et Piketty est un instrument précieux pour structurer un débat sérieux à partir de faits, et non plus sur des intuitions de communicants ou des extrapolations de sondeurs. Un débat politique sérieux a besoin de données sérieuses solidement établies.  

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