Trente ans qu’il est parti. François Mitterrand, l’homme, me manque. On va trouver cela ridicule mais j’avais fini par penser qu’il était en quelque sorte immortel. En tout cas, je me comportais comme si c’était le cas. Autant j’avais été transi la première fois que je l’ai rencontré après l’annonce de son cancer, persuadé que c’était peut-être la dernière fois que je le verrai, autant ensuite, de lui parler à intervalles réguliers m’avait fait pratiquement oublier à la fois son âge et sa maladie. Tant d’années après, l’affection que je lui portais est restée intacte en moi. Je travaille encore chez moi à cette heure sous le regard d’une photo de l’une de ces rencontres rituelles qu’il avait avec le groupe socialiste du Sénat après le vote du budget, tous les 20 décembre dans l’appartement du questeur. Je sens et je vois la lueur amusée dans son regard et l’air content de moi qui m’animait quand j’avais réussi, à ma modeste place, un bon coup politique avec lui. Dans ma relation avec lui, à ce moment et depuis lors, la politique n’était pas le seul composant. Il y avait quelque chose de plus personnel. En tout cas pour moi. Je viens d’un milieu populaire, mes parents étaient des gens de la petite nouvelle classe moyenne des années 60. Je ressentais comme un très grand honneur l’attention que me portait le Président de mon pays. Les gens d’autres milieux, ceux de là « haute » comme on dit, sont plus familiers de rencontres dans un tel écart de position. Je ne l’étais pas. Dans mon cas, il s’ajoutait au fait lui-même la douceur, la délicatesse, l’extrême courtoisie que François Mitterrand exprimait. Si j’insiste ici sur l’aspect personnel c’est dans un souci de vérité avec moi-même.
Je le surnommais « le vieux », non seulement par une habitude de surnommer mes dirigeants par un mot simple, mais bien sûr parce, que de mon passé trotskyste, j’avais gardé le surnom qui se donnait couramment à l’ancien chef de l’Armée rouge. Léon Trotsky était « le vieux » pour ses secrétaires et ses jeunes partisans. C’était une marque de respect et d’affection. Sans doute en raison de son âge, François Mitterrand suggérait cette forme de lien affectif. Des centaines de milliers de gens l’ont appelé « tonton » dans les manifestations et les luttes contre la droite dans la période entre la cohabitation de 1986 et sa réélection triomphale en 1988. À mon tour aujourd’hui je suis « le vieux » pour nombre d’amis inconnus, de jeunes militants. Et j’en suis très honoré.
Bien sûr, quelqu’un d’aussi politisé que moi et si friand de leçons de l’Histoire ne pouvait ignorer la trajectoire que cet homme avait accompli de l’extrême droite de sa jeunesse à l’incarnation du programme commun de l’union de la gauche à ce moment de sa vie où je me suis rangé derrière lui. On voit de nos jours assez de trajectoires dans le sens contraire pour n’avoir, du coup, que meilleure opinion de la sienne ! Ce qui a facilité pour moi mon adhésion à ses rangs c’est que, de sa biographie, je retenais d’abord les exploits où se signalait concrètement, au-delà de l’évolution des idées au fil d’une vie, le courage personnel dans les risques de l’engagement. Ses trois évasions hors des camps de prisonniers allemands, après cela sa traversée à pieds jusqu’à la zone libre en passant par Mouchard dans le Jura. Ses deux déplacements, une fois à Londres et une fois à Alger, pour s’intégrer à l’organisation de la résistance autour de De Gaulle. Tout cela pour moi était le sens véritable de son identité humaine et politique.
Depuis lors, bien sûr, d’autres chapitres sont venus à ma connaissance dont je ne m’étais pas inquiété à l’époque. Je pense à ses choix et à ces décisions pendant la guerre d’Algérie alors qu’il était ministre. Sur ce point, et quoique je lui ai entendu dire quasi par hasard en diverses circonstances, je ne peux avoir le cœur en paix. Même en « tenant compte du contexte ». J’ai vécu avant d’autres le sentiment de la « double nationalité » même si je n’ai jamais eu qu’un seul passeport. Je ne dis pas pour plaisanter que je suis un maghrébin européen. C’est aujourd’hui banal puisque c’est la situation de plusieurs millions de Français. Nous sommes la première communauté de fait en France. Et dans cette situation, les esprits libres que déchirent des injonctions et des fidélités affectives contraires souffrent dans maintes circonstances. Mais ils apprennent vite l’essentiel. Pour se tenir droit et choisir ses engagements il faut décider, au cas par cas, en fidélité à ses propres principes de vie. Les allégeances aveuglées et non-choisies ne sont pas compatibles avec mon engagement dans l’esprit des Lumières. Cela est simple, dans la patrie qu’unit un programme politique universel comme « Liberté, Égalité, Fraternité », même quand rien de tout cela ne s’applique comme c’est le cas en ce moment. Alors la France reste à faire. J’en suis.
Le mitterrandisme voulait dire l’union de la gauche. Je partage avec lui une situation unique : il a été deux fois le candidat des communistes en 1965 et 1974. Et moi deux fois : en 2012 et en 2017. L’union de la gauche n’était pas seulement un accord électoral comme on le croit. Au demeurant, en 1981 comme en 1988 lors des deux élections de François Mitterrand, il n’y avait pas d’union de la gauche électorale. Toutes les gauches avaient leur candidat contre lui. L’union de la gauche était d’abord un programme de transition vers le socialisme. Ce qui en est résulté est une autre affaire et une autre discussion que nous, les Insoumis avons tranché avec notre programme « L’Avenir en commun ». Et c’est un autre débat.
Le mitterrandisme était une vision de la France. Je voudrais la prolonger. Indépendance, souveraineté, refus de la vassalisation. Voyez François Mitterrand assis entre Kohl et Thatcher… On ne voit que lui, pourtant le plus petit entre ces deux-là. Voyez ses yeux et son regard perçant depuis-là.
Comment oublier ce discours au congrès de Brest du PS. Envahi par sa présence, un an après sa mort, alors que pas un avant moi n’avait évoqué son nom, je me rappelais l’une de mes dernières discussions avec lui, et son injonction : « marchez votre chemin ! Ne cédez jamais ». Et je concluais, comme aujourd’hui et à cet instant où je le convoque en mémoire : « Je marche, monsieur ».