Laurent Nuñez trouble l’ordre public électoral en décidant de classer LFI dans la « nuance extrême gauche » pour les élections municipales. Bien moqué après sa première explication sur le sujet pour la valeur nulle en droit de sa trouvaille, il a depuis modifié du tout au tout sa ligne d’argumentation. Et le résultat est pire qu’avant. Il s’enfonce dans le ridicule parce que son but n’est pas d’établir un « nuancier » politique sérieux mais d’aider ses amis politiques, « quoiqu’il en coûte ». Il s’agit pour lui de permettre les désistements entre adversaires des « deux extrêmes ». C’est-à-dire la droite, le centre et ses amis socialistes dont il prend la défense, face à « une forme de désalliance aussi au sein du bloc de gauche, avec La France insoumise qui appelle à sanctionner notamment le Parti socialiste, qui monte des listes contre la gauche traditionnelle » (sic). Pourtant LFI n’était nullement classée à l’extrême gauche, ni aux élections municipales de 2020, ni aux élections présidentielles de 2022, ni aux élections sénatoriales de 2023, ni aux législatives qui ont suivi ces trois élections ! Mieux : face à une tentative du même type, en février 2024, LFI avait déjà déposé un recours devant le Conseil d’État et celui-ci nous a rétablis à « gauche » dans les nuances du ministère de l’Intérieur. Interrogé sur cette décision, le ministre répond crânement le 5 février 2026 : « J’assume totalement cette décision ». On se marre ! S’il éprouve le besoin « d’assumer » sa propre décision, c’est que ce n’est pas la sienne mais qu’il est dans l’obligation, après coup, « d’assumer ».
L’absurdité des arguments de la première explication est suffisante dans leur énoncé pour que je puisse me passer de les décortiquer. « Chez la France insoumise, dit le ministre dans un étrange usage de la langue française, il y a un refus de la discussion parlementaire ». De quoi se plaint le ministre ? Les parlementaires insoumis n’ont pas fait assez d’amendements ? Pas assez d’interventions ? Ils ont été absents des commissions d’enquêtes ? De quoi parle-t-il ? Et depuis quand existerait-il un barème d’évaluation de l’identité politique sur la base d’un tel critère d’activité ? Puis Laurent Nunez reproche à LFI « des appels systématiques à la censure ».
Le malheureux ignore le règlement constitutionnel à ce sujet. L’usage « systématique » de la censure est impossible. Il est strictement défini : autant de censures que de 49.3 sont autorisées pour la session budgétaire et trois seulement pour le reste du temps. Enfin et là encore, au prix du ridicule, Laurent Nuñez nous classe à l’extrême gauche parce que « on refuse d’aller voir le gouvernement pour des réunions de travail ». Dans ce cas pourquoi ne pas avoir classé à l’extrême gauche le RN, EELV, ou le PCF quand ils en ont fait autant ? Le ministre confond une invitation et une convocation. On ne parle pas d’un rendez-vous dans un commissariat mais d’invitations tout à fait imprévues par la Constitution et qui n’avaient par définition aucun caractère obligatoire. J’ai donc présenté sur le mode de l’humour cet argumentaire dans une réunion publique récente. Sans doute quelqu’un a-t-il dit au ministre qu’il était ridicule. Car dans le cas où LFI ferait un recours au Conseil d’État (ce qui est le cas) Laurent Nuñez devra trouver des arguments mieux fondés en droit. Le résultat est pitoyable.
Laurent Nuñez change donc d’argumentation le 9 février. Il ne reste rien des raisons de sa première explication pour reclasser LFI à l’extrême gauche. Le résultat, on peut le dire sans craindre d’être démenti, est pire que la première salve de sottises. Le fait du prince et les appréciations personnelles très politiciennes occupent désormais 100 % des arguments du pandore en chef. Dans son français si pittoresque, il explique : « On prend un faisceau d’indices et parmi ce faisceau on a reconnu trois éléments ». Il y a eu donc des « indices » d’extrême gauche, délits surveillés de longue main sans doute. Qui a sollicité ces indices, leur relevé et leur tri ? « On ». Dont maintenant le ministre assume totalement les conclusions… Alors ? Voyons ces trois éléments parmi le faisceau d’indices. « Le premier c’est qu’il y a quand même, depuis l’été dernier, chez La France insoumise une remise en cause très forte de l’autorité judiciaire, de l’autorité parfois des médias, qui sont accusés de parti pris. » Difficile d’imaginer plus bête parce que plus éloigné de la liberté républicaine. Accuser les médias « de parti pris » est une liberté fondamentale, ou bien le ministre doit nous dire lequel croire plutôt que l’autre, par exemple entre l’Humanité et le Figaro qui tiennent des discours exactement opposés. Comment croire les deux en même temps pour faire plaisir au ministre ? La plupart des médias regrettent la décision de classement de LFI à l’extrême gauche pour des raisons très diverses. Ne peut-on dire que le ministre émet lui-même une critique inacceptable ? Au demeurant, quel média s’est plaint auprès du ministre ? Aucun, bien sûr. Laurent Nuñez invente une plainte qui n’existe pas. Et encore : de quelle remise en cause de l’autorité judiciaire parle le ministre ? S’il s’agit d’appréciations sur des décisions rendues par les jugements, c’est encore une fois une liberté publique que Laurent Nuñez met en cause ! Mais là encore aucune autorité judiciaire ne s’est jamais plainte des insoumis. Encore une fois le ministre invente et postule une interdiction de critique qui n’existe pas en République. Enfin peut-être Laurent Nuñez parle-t-il d’éventuels recours en appel ? Le droit d’appel est la mise en cause d’un jugement et non de l’autorité judiciaire. Le ministre confond tout. Par goût de la polémique ou par ignorance ? Sur de tels sujets, ni l’un ni l’autre ne sont acceptables. Et sans doute moins de ce ministre que d’un autre puisque c’est lui qui a mis en œuvre la suppression du corps de la police judiciaire. Celle-ci était placée sous l’autorité des juges et les macronistes l’ont transférée aux préfets. Il est exact que les parlementaires insoumis se sont prononcés contre cette réforme en 2022. Mais c’est aussi le cas de l’Association nationale de la police judiciaire (ANPJ), de l’Union syndicale des magistrats et du Syndicat de la magistrature. Avez-vous l’intention de les classer également à l’extrême gauche ?
Une fois passé ce premier faisceau d’indices qu’un stage en première année de Droit permet de réduire à néant, voyons la suite.
« Et puis il y a ces accusations systématiques de la police, “la police tue” etc. Vous voyez bien que depuis l’été dernier il y a une évolution vers une forme de radicalité, parfois des appels à la désobéissance civile. » La peur des syndicats de police vous égare, monsieur le ministre ! Alors, vous mentez. Non les accusations « la police tue » ne sont pas « systématiques ». Mais si elles étaient « occasionnelles », les accepteriez-vous ? Sur ce point, pour vous éclairer, nous vous renvoyons à l’analyse de feu maître Henri Leclerc : « La police tue, c’est un fait, le seul problème est de savoir si elle a le droit ou pas ». Pour ce qui concerne les insoumis, plusieurs d’entre nous ont dit en effet « la police tue ». Mais seulement quand elle l’a fait. C’est donc toujours un constat précis, localisé et circonstancié. Si nous l’avons fait de nombreuses fois, en effet, c’est parce que cela s’est produit à de nombreuses reprises, de plus en plus souvent, et davantage en France sous l’autorité du ministère que partout ailleurs en Europe. Mais le ministre Nuñez ne propose aucune explication dans aucun cas. Il n’exprime jamais le moindre regret. Il inaugure ainsi une « présomption de culpabilité » de tous les morts. Et il rétablit une peine de mort à la discrétion des policiers. Et par-dessus le marché de cette froide indifférence au sort des gens concernés, il essaie de faire adopter une « loi » sur la présomption de légitime défense qui vise tout simplement à élargir « le permis de tuer » déjà donné par la loi socialiste de Bernard Cazeneuve. Le bilan de cette manière de fermer les yeux est clair : un mort tous les deux mois en moyenne depuis dix ans en France ! En Allemagne, le contraire : un mort en dix ans !
Et après ça ? Un cran plus bas dans le niveau de l’argumentation juridique. On passe carrément à autre chose. Une ingérence dans la liberté des partis politiques sur lesquels reposent, selon la constitution, la démocratie. « Le deuxième point qu’on a pris en compte, c’est quand même qu’il y a une forme de désalliance aussi au sein du bloc de gauche, avec La France insoumise qui appelle à sanctionner notamment le Parti socialiste, qui monte des listes contre la gauche traditionnelle. ». Pour que le ministre soit impartial, peut-on souligner que c’est le Parti socialiste qui fait œuvre de rupture d’alliance en refusant de voter la censure quand tous les autres partis de gauche la votent ? Mais laissons cela de côté. Peut-être le ministre Laurent Nuñez dans sa sagesse et son intelligence politique accepte-t-il d’ouvrir des sessions pour examiner les plaintes des partis les uns contre les autres ? Monsieur Nuñez devrait se voir accorder le statut de juge suprême, leader maximo de la gauche française ? Jamais de toute l’histoire de la République un argument pareil n’a été présenté par un ministre de l’Intérieur. On voit là le niveau de décadence politique pour ne rien dire d’autre. On attend de voir le Conseil d’État valider une telle attitude ! Nuñez en rêve en vain.
Et pour finir, une perle. Le ministre demande lui-même pardon de la bêtise de son « argument ». « Et puis, troisième argument qu’on a pris en compte, pardon, mais on peut considérer que LFI s’éloigne un peu de nos valeurs universalistes républicaines, en donnant la primauté aux aspects communautaires de l’organisation de la société, aux aspects identitaires. » Quand bien même, Laurent Nuñez ! En quoi la primauté aux aspects communautaires etc. est-ce « d’extrême gauche » ?
Vous n’avez pas la culture politique suffisante pour vous risquer sur le terrain de la géographie politique, cela se voit bien . « Et donc c’est à ce titre-là qu’on l’a classée à l’extrême gauche. » Pourtant, si ce que vous dites là était vrai, vous devriez nous classer à l’extrême droite. Celle dont vous reprenez les arguments. Alors ? Pourquoi ne pas classer LFI à l’extrême droite et finir de faire rire à vos dépens et à celui de l’autorité de votre ministère. Vous n’avez pas étendu votre talent d’analyse des faisceaux d’indices jusqu’au point de trancher sur le fait de savoir si comme nous en avons porté la plainte auprès de vous, la synagogue de Lille avait tenu une réunion politique dans ses murs, comme l’interdit pourtant la loi. Je vous livre un « faisceau d’indices » utiles : la réunion était appelée dans la synagogue. Un auteur y présentait un livre écrit contre moi sur des motifs politiques, un député RN était présent : il s’est filmé en vidéo pour se féliciter de cette réunion et de son contenu. Le président de la communauté juive de Lille se moque du monde en disant que ce n’est pas là une réunion politique. Et vous, qu’en pensez-vous en tant que responsable du maintien de l’ordre laïque républicain ? En refusant de sévir contre une telle violation de la loi, ne seriez-vous pas en train de vous « éloigner un peu de nos valeurs universalistes républicaines » et du respect de la loi dont vous êtes chargé, « en donnant la primauté aux aspects communautaires de l’organisation de la société, aux aspects identitaires » des organisateurs bonimenteurs de cette réunion pourtant illégale ? Et que dire enfin de votre décision de poursuivre en justice des députés insoumis ? Personne ne vous a expliqué le principe de l’immunité parlementaire qui protège l’absolue liberté de parole d’un député. Et cela depuis l’Antiquité romaine ? Alors pourquoi poursuivre en vain Aly Diouara, Paul Vannier, Manon Aubry, Aurélien Taché, Ersilia Soudais, députés insoumis ? Vous voulez faire croire que là encore vous êtes au-dessus des lois que vous êtes censé faire respecter au point de violer une liberté fondamentale de l’ordre républicain.