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Depuis le « Printemps érable »

L’un des temps fort de ma visite sera évidemment cette conférence à la Bibliothèque nationale de Montréal. J’y présenterai mon livre L’Ere du peuple. Je serai accompagné par Gabriel Nadeau-Dubois. Il a 26 ans. Son nom vous dit sans doute quelque chose. En 2012, il était l’un des porte-parole de la grève étudiante contre la hausse des frais d’inscription à l’université au Québec décidée par le gouvernement libéral de la province. C’était le mouvement des « carrés rouges » puisque les étudiants s’accrochaient des petits carrés de tissu rouge à la boutonnière en signe de ralliement et de protestation. J’étais alors en campagne présidentielle. Je n’avais pu me rendre sur place pour apprendre de ce mouvement comme j’essaye de le faire chaque fois qu’un insurrection populaire s’affirme ici ou là. Pourtant, ce mouvement était bel et bien un maillon de la chaîne des évènements qui unit les indignés de la Puerta del Sol, le « printemps arabe », notre campagne présidentielle d’alors, la montée de Syriza. Bref : l’exportation du cycle commencé en Amérique latine sur le reste du continent américain, le Maghreb et l’Europe.

Le « Printemps érable » fut une démonstration incroyable des traits forts du processus de révolution citoyenne avec sa propagation en comités citoyens dans les quartiers, sa technique d’occupation de l’espace public. A cette heure, la victoire de Syriza, l’émergence de Podemos, la victoire de Corbyn dans le Labour, la percée de Bernie Sanders et la campagne des « insoumis » tout cela tient d’une même cordée politique si diverses que soient les situations, les motivations, la maturité des processus, les personnages et les formules politiques.

Je reviens quand même sur ce « Printemps érable » canadien. J’en résume l’argument. Les étudiants québécois luttaient contre une hausse des frais d’inscription à l’université de plus de 1600 dollars canadiens par an, soit environ 1200 euros. Cela revenait quasiment à doubler ces frais d’inscription. Cette décision a provoqué une grève étudiante d’une ampleur inédite au Québec. Elle a rassemblé les trois principales associations étudiantes du Québec : la Fédération Étudiante Universitaire du Québec (FEUQ), la Fédération Étudiante Collégiale du Québec (FECQ), et la Coalition Large de l’Association pour une Solidarité Syndicale Étudiante (CLASSE), dont Gabriel Nadeau-Dubois était le porte-parole avec Jeanne Reynolds. La hausse des frais d’inscription revenait à exclure de l’université de nombreux jeunes des classes moyennes ou à les obliger à s’embaucher encore davantage pour financer leurs études. Ou à les pousser à s’endetter massivement au risque de former une nouvelle bulle, celle de la dette étudiante. Une question qui mettait en scène le processus de marchandisation du savoir et de sa production. Cela nous concerne de près avec le processus européen qui s’installe sur ces bases. Je note d’ailleurs aussi que la question des frais d’inscription à l’université est aussi au cœur de la campagne de Bernie Sanders aux États-Unis, qui réclame la gratuité de l’enseignement supérieur.

Cette grève étudiante québécoise a durée huit mois, de janvier à septembre 2012, et s’est transformée en mouvement populaire global, d’où l’appellation « Printemps érable » en référence aux « printemps arabes » de l’année précédente. Le gouvernement de la province a d’abord méprisé le mouvement, appelant les universités à ne pas reconnaître les votes de grèves des assemblées générales étudiantes. Mais fin mars 2012, un mois et demi après les premiers votes de grève, le mouvement a pris une ampleur encore plus grande. 300 000 des 400 000 étudiants du Québec se sont alors mis en grève : les trois quarts ! Le mouvement a ensuite reçu l’appui des syndicats et des enseignants.

Face à cela, le gouvernement libéral de l’époque a choisi la répression. Il a fait voter en urgence mi-mai 2012 la « loi 78 ». Cette loi obligeait les universités à dispenser les cours prévus et punissait l’entrave au cours par les piquets de grève. Le droit de manifester était restreint et les pouvoirs de la police pour encadrer et disperser les manifestations élargis. 3 500 personnes ont été arrêtées et 500 jugées suite à cette loi et dans le cadre du mouvement étudiant. Des actes de très grandes violences policières ont été constatés dans la logique folle qui s’est observée en Espagne et ailleurs. C’est sur la base de cette loi qu’a été poursuivi Gabriel Nadeau-Dubois lui-même, comme je vais le dire dans un instant.

Le mouvement ne s’est point laissé débander. Les manifestations dans les rues de Montréal se sont amplifiées. Ce sont les plus grandes depuis celle contre l’invasion de l’Irak en 2003. Le Québec a connu un ample mouvement populaire multiforme : les citoyens se retrouvaient chaque soir dans les rues et sur les places pour frapper sur des casseroles en signe de contestation. Ils arboraient le carré rouge, symbole de soutien aux revendications étudiantes. Ce mouvement a été si puissant que la ministre de l’enseignement supérieur a dû démissionner dès le mois de mai 2012. Avant que le gouvernement libéral tout entier ne suive en août, après avoir convoqué des élections anticipées qu’il a perdu ! Le Premier ministre sortant a été battu, la loi 78 abrogée et la hausse des frais d’inscription quasi-totalement abandonnée. Un bon modèle pour ce que nous vivons en France en ce moment avec la mobilisation étudiante et salariée  contre la loi El Khomri. D’où l’importance de voir le mouvement « Nuit debout » se répandre de ville en ville, sans se préoccuper des épisodes contrariant du chemin ni des erreurs éventuelles ni des tentatives de récupérations groupusculaires qui peuvent aussi s’observer. Pour être contagieux et être fort, « Nuit debout », comme le « Printemps érable », le mouvement doit rester radicalement indépendant et fuir tout ce qui pourrait le carteliser.

Gabriel Nadeau-Dubois a été poursuivi en justice pour son activité syndicale pendant ce mouvement. La criminalisation de l’action syndicale est une constante sous tous les gouvernements « libéraux ». La décision finale de la justice est attendue pour jeudi 22 avril, veille de notre conférence commune. Quatre ans après les faits ! Quatre ans d’acharnement judiciaire contre l’un des leaders d’un mouvement social victorieux ! Ici aussi, les nôtres prennent de rudes coups mais ils ont la tête dure et ne cèdent jamais.

Qu’est-il reproché à Gabriel Nadeau-Dubois ? D’avoir « outragé » les tribunaux en appelant à la désobéissance civile et à des piquets de grève alors que la justice ordonnait la reprise des cours pour casser les votes de grèves des assemblées générales étudiantes. Nombreux sont les juristes et les magistrats qui ont trouvé cette décision excessive et confinant à la répression politique. La cour d’appel avait donc déjà cassé le jugement le 22 janvier 2015. Mais ici, comme sous Valls et Hollande, d’aucuns se sont acharnés. C’est donc la Cour de Cassation qui va dire le dernier mot ce jeudi 22 avril. Elle devrait sans doute confirmer la décision d’appel. Un soulagement pour lui. Tout de même, cet homme jeune a d’autres fronts où dépenser son énergie ! Mais ce sera une ultime victoire pour le « Printemps érable ».

Gabriel Nadeau-Dubois n’est plus un leader étudiant. Les dirigeants des deux Fédérations étudiantes québécoises non plus. Eux ont depuis été candidats ou élus sur les listes du Parti québécois, parti partisan de l’indépendance du Québec d’orientation plus ou moins social-démocrate. Gabriel Nadeau-Dubois lui, a décidé de poursuivre la lutte pour une alternative radicale sans s’affilier à un mouvement en particulier. Après avoir raconté la grève du « Printemps érable » dans un essai en 2013, il a obtenu un prix de 25 000 dollars pour ce livre. L’équivalent de 18 000 euros. Qu’en a-t-il fait ? Il a décidé de remettre cet argent au collectif de lutte contre la construction d’un oléoduc lançant par la même occasion une souscription qui a permis de lever 385 000 dollars canadiens !

Il poursuit aujourd’hui ce combat contre les hydrocarbures et le changement climatique à travers la plateforme Elanglobal qui regroupe plus de 40 000 personnes au Québec. Elle appelle à « se libérer des hydrocarbures et bâtir un monde juste et viable ». On voit qu’à l’heure où la mobilisation citoyenne a si bien réussi à Pau contre le sommet des amis du pétrole, nous sommes bien sur la même planète, à tous points de vue (une pensée amicale pour mes camarades Martine Billard et Danielle Simonnet parties bloquer l’entrée du sommet avec les militants d’Attac organisateurs de l’action). Je vais apprendre de cet homme si bien avancé dans la lutte pour l’intérêt général humain. Je crois que nous devrions trouver de nombreux sujets d’accord.

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