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Le journalisme de dénonciation dans le miroir de Pierre Péan

Dans son numéro de septembre, Le Monde Diplomatique publie un article de Pierre Péan sur le « journalisme d’investigation ». Il l’avait écrit en mai 2019, quelques semaines avant son décès le 25 juillet 2019. Un article saisissant. Le portrait au vitriol du journaliste investigateur qu’il y fait correspond parfaitement à ce que nous subissons depuis deux ans et dont le point culminant fut le procès politique qui s’est tenu les 19 et 20 septembre. Dans le lawfare, le rôle de la presse est central. Certains journalistes, en particulier, jouent le rôle de véritables auxiliaires de la justice quand elle est instrumentalisée à des fins politiques. D’ailleurs le « juge » Moro, qui a mis en prison Lula au Brésil,  a, il y a une quinzaine d’année, écrit un article dans lequel il revendique clairement cette alliance avec les médias et l’organisation délibérée des fuites. Belloubet et le procureur Christophe Perruaux, élève de Sergio Moro, n’ont rien inventé.

Pierre Péan fait la distinction entre le journalisme d’investigation et le journalisme d’enquête, dont il se revendique. Dans « l’enquête journalistique », le journaliste choisit lui-même son sujet, et décide d’y consacrer des ressources importantes, en termes de temps et d’argent pour l’étudier. L’auteur en tire généralement un livre, dont l’avance sert à financer le travail. Ce n’est pas un genre très lucratif, en dehors de quelques rares succès commerciaux. Le journalisme d’investigation repose sur une toute autre économie. Il consiste essentiellement à réécrire et sélectionner les éléments les plus vendeurs de procès-verbaux d’auditions d’enquêtes fournis au journaliste par un magistrat, un policier ou un avocat. Le journaliste d’investigation ne choisit donc pas lui-même le sujet sur lequel il écrit. C’est sa source qui choisit pour lui. Pour Pierre Péan, il est plus exact de parler de « journalisme de fuites ». C’est évidemment ce que nous avons constaté à chaque fois que, ces derniers mois, un journal a sorti un article sur nos prétendues « affaires ». Il ne s’agissait, ce que nous avons dit, que de pénibles recopiages partiaux de PV d’auditions « achetés » aux producteurs de ce type de documents .

Malgré sa pauvreté sur le fond, le genre s’est beaucoup développé ces dernières années. Il y a une explication très simple. Elle est assez éloignée des discours de justiciers à la Plenel ou Arfi : c’est très rentable. Le journalisme d’investigation est très peu cher à produire. En effet, il suffit d’un contact bien placé dans la police ou la justice et le tour est joué : pas besoin de longues enquêtes, de rencontrer plusieurs personnes, de se déplacer. On reçoit à son bureau un PV, on le transforme en style journalistique et le tour est joué. Du journalisme low-cost, en quelque sorte. Et même, financé par l’argent public puisque ce sont bien les impôts qui payent les policiers et les procureurs qui réalisent les enquêtes en question. Et pour un résultat intéressant. Car présenté comme un travail d’investigation, et avec dans le titre un nom vendeur, c’est un bond assuré pour les recettes publicitaires. Par exemple, plusieurs médias se sont rendu compte que lorsqu’ils mettaient «  Mélenchon  » dans leur titre, cela entrainait systématiquement plus de clics.

Cette rentabilité maximale de l’investigation est poussée jusqu’au bout avec la pratique du feuilletonnage, une forme moderne du supplice de la goutte. Une seule fuite peut donner lieu à plusieurs articles, dont la publication s’étale sur plusieurs semaines. Parfois, une compétition s’installe pour occuper le devant de la scène des dénonciations pompe à clics. Ainsi quand Le Monde en pleine « affaire de Rugy » attisée par Médiapart  tente de prendre le dessus en mettant  en scène un prétendu autre scandale de paiement de cotisations d’élus. En vain. Le sujet était moins goûteux.

L’effet du journalisme d’investigation est de créer une nouvelle forme de justice : le tribunal médiatique. Le journaliste d’investigation dispose donc des moyens dérogatoire du droit commun utilisés par les services de police lors d’enquêtes judiciaires. Mais il n’est soumis à aucune des limites et garde-fous encadrant des dispositions exceptionnelles pourtant faites pour protéger les droits individuels. En particulier, ce journalisme repose sur la violation à la fois de la présomption d’innocence et du secret de l’instruction. Ce tribunal médiatique ne reconnaît pas non plus de droit au secret de la vie privée. Le principe du contradictoire, essentiel dans un procès classique, n’y existe pas. Sa sentence est essentiellement l’infamie : le tribunal médiatique fonctionne comme un pilori. Cette sentence est souvent rendue avant que la justice étatique ne passe et influence les procédures de celle-ci. Il n’y a pas de possibilité d’appel ou de réhabilitation.

Les effets de cette alliance entre journalistes et magistrats sur la démocratie sont délétères. Elle influence le cours des campagnes électorales. Quand, par exemple, le journal Le Monde publie un compte-rendu sensationnaliste des PV d’audition dans l’affaire des perquisitions quelques jours avant les élections européennes. En 2017, avec Fillon, on peut dire qu’une poignée de journalistes ont carrément éliminé un candidat de l’élection présidentielle. Et, par ailleurs, ils ont piraté le contenu même de la campagne pendant de longues semaines. Il était alors impossible de parler du fond des programmes des uns et des autres, et donc impossible pour les électeurs de bénéficier d’une campagne qui les éclaire sur leur choix.

Toutes ces prises de distance avec des principes de bases des régimes démocratiques sont justifiées, d’après ceux qui les commettent, par l’intérêt public. Après tout, ils chassent quelques vrais corrompus, voyez Jérôme Cahuzac. À cela, Pierre Péan fait une réponse pertinente. Tout d’abord, le journalisme d’investigation a des cibles prioritaires : toujours les politiques, jamais les patrons. Toujours les institutions républicaines, jamais les entreprises privées. Ensuite, même quand ces « investigations » visent de vrais corrompus, elle s’arrêtent toujours à un homme ou une femme. Jamais elles ne mettent en cause les mécanismes corrupteurs. Mais les individus corrompus sont remplacés par d’autres comme eux lorsqu’ils tombent, si le système reste le même. Ce système, c’est celui qui met l’argent comme valeur suprême et la finance aux commandes. Aux commandes de l’État, comme aux commandes des grands médias. Les journalistes d’investigation veillent bien sûr à ne jamais mordre la main qui les nourrit. Et quand ils peuvent, ils s’attaquent aux ennemis de leurs maîtres, aux véritables insoumis.

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