dupont

21.10.2019

Il est temps de séparer police et médias

Les Français sont d’un tempérament moqueur et insolent. Ils ont donc adoré voir police et médias se vautrer dans l’affaire de l’arrestation du faux Xavier Dupont de Ligonnès. Parce qu’il s’agit des deux autorités les plus imbues d’elles-mêmes dans le moment : les médias et la police. Deux professions qui ne cessent d’encenser leur propre professionnalisme et les droits exorbitant qu’ils se sentent autorisés à s’attribuer à longueur de temps d’antenne, entouré des louanges sans nuance du corps des importants qui les craignent et les encensent sans trêve. À l’Assemblée nationale, pour un oui pour un non, nous voilà tous debout pour les applaudir et malheur à qui reste assis ou n’applaudit pas assez vigoureusement.

Mais après cet épisode ridicule, comme d’habitude il n’y aura pas de responsable, pas de sanction, pas de réflexion. Au contraire, il est probable que nous serons encore longuement appelés à applaudir malgré le ridicule d’un corps capable de se laisser infiltrer dans son service dédié par un de ceux qu’il est censé démasquer dans la société. On va encore nous chanter « le professionnalisme » de ceux capables de rater l’arrestation de quelqu’un à une frontière avant de le faire capturer par d’autres à l’étranger et de s’en congratuler sans aucune précaution. Le chuintement bruyant des langues médiatiques qui leur léchait les bottes s’entend encore. Pourquoi pas ? Ne nous a-t-on pas fait admirer une doctrine d’emploi des « forces de l’ordre » capable d’éborgner 24 personnes, de déchirer 5 mains et de provoquer la mort de 2 personnes comme si ce n’était pas autant de tragiques échecs ?

Dans tous les cas que je viens d’évoquer, ce qui est en cause selon moi, c’est-à-dire l’organisation générale de la police, ses doctrines d’emploi et sa discipline idéologique républicaine. Il va de soi que les répondeurs automatiques de la corporation transformeront tout cela en une « idéologie anti flic ». Pourtant, il existe aussi des policiers que cette situation révulse. Ils n’hésitent pas à nous le dire dès qu’ils sont loin des médias qui balancent et des oreilles de certains de leurs collègues. Il existe encore une chance donc d’interroger les consciences et de provoquer des remises en cause individuelles et collectives. Car ces fonctionnaires aiment leur métier et veulent réussir leur tâche. « Maintenir l’ordre » est une tâche d’abord technique dont les moyens sont toujours subordonnés aux principes qui en justifient l’usage.

L’épisode Dupont de Ligonnès confirme la nécessité d’une révision générale de l’organisation policière dans notre pays. Il s’agira à la fois de réviser les doctrines d’emploi, les armements et équipements, la formation et l’éducation permanente de ce corps. Évidemment il faudra interroger la pertinence de la fusion de la gendarmerie et de la police. De même que doit pouvoir être mise en débat la place d’une garde républicaine largement basée sur la conscription comme le propose « L’Avenir en commun ».

Mais l’épisode interroge aussi le rôle des médias. Bien sûr, il est strictement interdit de faire quelque critique que ce soit. Le corporatisme qui les anime est un multiple de tout ce que l’on connaît de pire dans notre pays dans ce domaine. Leur décadence voyeuriste et vibrionnesque bat sans cesse de nouveaux records. Tout est dit. Laissons cela. Une fois de plus l’opinion aura perçu ce qui se passe et il est inutile d’y ajouter quoi que ce soit. Ce qui peut être souligné, par contre, c’est l’aveu qu’ils ont dû faire dans la circonstance au moment de présenter des excuses. L’AFP, Le Monde, Le Figaro, Libération, BFMTV ou encore Ouest-France se sont abrités sous l’argument risible du « souci de transparence » qui sert de prétexte à n’importe quelle auto-amnistie. Et pour cela ils ont produit un récit sur les raisons pour lesquelles ils ont diffusé le bobard de cette arrestation. Chaque fois la même méthode, le même manifeste de l’irresponsabilité : « ce n’est pas moi, c’est l’autre »

Chaque fois le même aveu : il s’agit d’une collaboration directe avec des fonctionnaires de police ou de justice trahissant leur devoir de confidentialité sur les informations dont ils disposent. Certains ont même révélé l’identité et l’ampleur de ce réseau de bavards en incriminant des sources judiciaires. « Nous avons contacté cinq sources judiciaires françaises, à différentes strates de hiérarchie et autant centrales que régionales. On ne parle pas ici de cinq personnes assises dans un même bureau », a précisé le patron de l’AFP avec un certain mépris pour les gens de bureau, lui qui ne quitte jamais le sien. « Nous avons multiplié les angles de recherche et de confirmation, c’était à un très haut niveau de vérification » a précisé un autre médiacrate de moindre plumage pour donner des marques de sérieux de son travail. Il s’agit là d’« informations » invérifiables. Mais elles contiennent une accusation très grave : magistrats et policiers auraient voulu instrumentaliser les médias en leur transmettant de fausses informations. À moins qu’ils soient incompétents. Ce n’est pas impossible.

Mais les justifications fournies par les médias sont, elles, pleines de leçons. Première leçon : quel genre d’informateurs « à tous les niveaux » ont pu confirmer une information aussi totalement erronée ? Ou bien ils n’existent pas et les médias les citent pour se donner de l’importance, soit il s’agit de manipulateurs qui avaient quelque chose à gagner dans l’opération.  Deuxième leçon, si l’information est véridique, il existe donc un réseau de collusion de cette presse à tous les étages de la hiérarchie policière et judiciaire où se nichent des bavards décidément très actifs. Car on apprend aussi que ce n’est pas là une situation exceptionnelle qui serait occasionnée seulement par ce cas particulier extraordinaire. Tout au contraire. « Nous avons été alertés par une de nos sources habituelles qui a fait état d’une avancée importante dans cette affaire », a indiqué à l’AFP M. Albouy du « Parisien »

C’est donc un fait « habituel ». Et ici on découvre que c’est cette « source » qui prend elle-même l’initiative du contact… Un vaste champ de questionnement s’ouvre. Pourquoi cette « source » agit-elle de cette façon si zélée ? Son empressement à prendre soi-même contact est-il gratuit ? Et apparemment ce n’est pas un cas isolé. En lisant « Match », on apprend mieux : « de son côté, l’AFP avait confirmé peu après l’information en se basant au total sur quatre sources policières françaises différentes, avec lesquelles les journalistes ont l’habitude de travailler en confiance. » Quatre sources « habituelles » différentes et un « travail habituel » commun « en confiance ». Ben voyons ! La radio d’État, France Info, a battu des records dans l’aveuglement et la diffusion de fausse nouvelle. Pour se dédouaner, elle fait du zèle dans le style arrogant qui est le sien : « Nous le regrettons vivement et serons à l’avenir encore plus vigilants afin de préserver la qualité de l’information sur nos différents supports et la confiance de nos auditeurs et internautes», a tweeté son directeur Vincent Giret. « Encore plus vigilant » ! Ça ne doit pas être trop difficile. Mais au passage, ce genre d’excuses fonctionne surtout comme une auto-promotion de plus. Après quoi lui aussi a reporté la responsabilité de la situation sur les policiers qui bavardent « habituellement ». Il a en effet déclaré que la radio avait rapporté l’arrestation « sur la foi de plusieurs sources sûres et concordantes au sein de la police et des autorités françaises ».

Naturellement, cela ne changera rien aux habitudes pour l’avenir et le circuit des connivences « police/ justice/ média » continuera de fonctionner. Ce qui n’est pas sans poser problème. Bien sûr, les médias n’ayant aucun contre-pouvoir n’exerceront aucune auto-critique ni changement de méthodes.  La police étant directement mise en cause par ces mêmes médias s’inscrira vite aux abonnés absents de « l’attente de l’enquête de l’IGPN » avant le traditionnel « classement sans suite ». Mais, pour la Justice, l’affaire est plus rude à encaisser. La profession est moins désinvolte avec la loi. Le parquet de Nantes aura mis près d’une semaine à réagir mais il l’a fait en ouvrant une enquête sur cette fuite de presse qui ridiculise son travail. C’est donc que de telles enquêtes sont possibles. Si c’est le cas, pourquoi nos plaintes pour les mêmes délits de fuites ne sont-elles jamais suivi d’effet ? Ne rêvons pas. Tout cela n’aura aucune suite. Tous ces gens ont trop d’intérêts de toutes sortes en commun. Tout le monde se tient par la barbichette : pas d’infos venant de la justice pas de buzz médiatique, et pas de buzz médiatique pas de bons points pour l’avancement interne.

En face de ces complicités, quand elle se forment, n’existent aucun contre-pouvoir. La couverture offerte par Nicole Belloubet refusant toute enquête au sujet des fuites dont nous avons eu à souffrir, a donné un signal d’impunité totale dévastateur. C’est la négation de l’État républicain. En tous cas il est impossible de dire si de l’argent est en jeu dans ces échanges de bons procédés parce que personne ne l’a jamais prouvé. Seule Nicole Belloubet a évoqué le thème à propos des magistrats en déclarant que nous aurions mis en cause leur intégrité. Comme ce n’était évidemment pas le cas, nous sommes restés assez perplexes. Pourquoi disait-elle cela ? Des amis magistrats s’en sont inquiété et ils ont attiré mon attention sur ces propos que je n’avais pas vus pour ma part. Mais cela en dit long sur le malaise général qui règne à ce sujet. De nombreux magistrats ne supportent plus cette médiatisation permanente des affaires qui se traitent. Ils ne supportent pas non plus les compétitions auxquelles cela donne lieu. Car c’est maintenant systématique. Le secret de l’instruction est continuellement violé. Et aucune plainte sur le sujet ne donne lieu ensuite à la moindre enquête. Personne n’arrive à croire que ce soit le fait d’un pur goût de « l’information » qui prévaudrait. Mais qui bave autant et aussi impudemment ? Police ? Justice ? Si l’on suit les déclarations des journalistes sur ce dernier épisode on voit qu’ils désignent à chaque fois la police comme responsable de leurs informations de façon « habituelle ». Doit-on les croire pour autant ?

En tous cas, le viol de la loi et des droits des personnes concernées n’a pas l’air de perturber tous les maillons de cette chaîne de l’abus de pouvoir. Pourtant, la dangerosité de leurs basses besognes devrait interroger. Par exemple, quand on lit dans la presse des commentaires sur le procès-verbal d’audition de la veuve de l’assassin de la Préfecture de police à Paris. On est là sur des dossiers très chauds qui mettent en cause des réseaux de gens très violents et très pervers, tout à fait capable d’infiltrer un service de police et donc capables aussi d’utiliser à leur profit des informations issues de ce type d’audition. Souhaitons que la veuve de l’assassin n’ait rien dit qui les dérange. En tous cas elle sait que ses déclarations se sont retrouvées dans la presse. Cela ne doit pas beaucoup stimuler sa coopération. Bravo les journalistes ! Là encore il n’y aura aucune enquête, ni aucune suite après une aussi incroyable mise en danger d’autrui.  Encore un exemple qui montre la nécessité d’une remise à plat des fonctionnements. Ici il s’agira de se donner les moyens de faire respecter la loi et la sécurité de tous en réprimant les bavardages gratuits ou intéressés. La tâche sera ample pour rétablir l’ordre et la loi dans les rangs des fonctionnaires qui devraient en être les premiers défenseurs.

Aux étages intermédiaires des médias, juste au-dessus des petites mains en stages ou en CDD, les rubricards subissent d’interminables sur-place de carrière, méprisés par l’étage du dessus et par le voisin d’à côté qui guette le passage du même ascenseur. L’effondrement intellectuel est la règle au profit d’un journalisme de provocation pompe à clic destiné à se faire bien voir des chefferies. On sait de quel prix nous le payons. Mais nous ne sommes pas les seuls. Rencontrer un journaliste, participer à un plateau c’est le plus souvent s’exposer à des commentaires fielleux des traquenards ou des rixes destructrices. Ce genre de numéro a ses fondamentaux : les provocations corporatives ou les provocations de contrepied. Certes personne ou presque ne regarde ni ne lit. Les audimats et les chiffres de vente en témoignent. Car tout le monde sait à quoi s’en tenir. Mais alors pour les soutiers de l’info, plus que jamais, seul compte le buzz qu’il leur est possible de déclencher pour les faire remarquer.

De Paris vers les régions ruisselle alors une médiocrité sans borne. Sophia Chikirou présente un film sur « le Lawfare et le cas Mélenchon » ? Le rubricard du « Monde » n’aura qu’une question à poser publiquement après la projection : pourquoi n’a-t-on pas invité Pauline Graulle, la consoeur rubricarde de Médiapart ? Provocation corpo. Son papier quant à lui sera une simple reprise des éléments de langage de LREM. Provocation de contrepied. Quant à savoir de quoi traite le film, qui y parle et quels arguments y sont présentés ce ne sera pas son sujet.

Autre exemple.  Je vais à Belfort, comme en juin dernier, participer à la marche pour défendre le site de l’usine Alstom. Je commets l’erreur d’accepter une interview à la radio gouvernementale France Bleu. Son intervieweur se place aussitôt au niveau de la presse parisienne : « est-ce que la CGT ne menace pas de tout faire échouer en refusant de signer l’accord proposé par l’entreprise ? », « cette manifestation samedi n’est-ce pas un dernier baroud d’honneur ». Avant de me demander si j’ai fait quelque chose pour ce dossier sur un ton qui laisse comprendre le contraire alors même que le midi de ce même jour la FI participait à la conférence de presse transpartisane sur le sujet à l’Assemblée nationale. Et, pour conclure, la radio d’État régionale diffuse un son de deux membres du FN présentés comme ouvriers du site qui disent ne pas vouloir que je sois présent à la manifestation. Évidemment, il s’agissait d’une incitation à provoquer des incidents sur le mode de la diffusion du mot volé « barbare » au niveau national. Il n’en fut rien. Radio France Bleu ne parvient pas à mobiliser ses amis du Front National.  Sur place, je fus applaudi et remercié par tous ceux qui me reconnaissaient dans la rue. Copinage corpo et larbinage des patrons, les deux mamelles du journalisme de provocation, ratent souvent leurs objectifs.

Comment s’étonner que cela se finisse dans des opérations aussi lamentables que le scoop de l’arrestation du faux Dupont de Ligonnès ? Ou dans le naufrage de l’audimat de France 2 pour l’habituelle « émission politique » rebaptisée tous les ans. Douce aux puissants du moment et destructrice pour les autres, la séquence coule. Deux heures de plateau, des millions de dépenses, des dizaines de gens mobilisés pour une audience inférieure à celle de ma chaine YouTube et de ma page Facebook pour mon discours sur l’immigration. Et un nombre de 18/34 ans touchés moins grand que ma plus mauvaise audience de « Revue de la semaine ». Ce sont là des indicateurs dont la signification dépasse le moment. Plus personne ne croit dans tout ce système, ses connivences, ses manipulations et son culte du « journaliste vedette » prêt à tout pour garder ses 30 000 euros de salaire mensuel.

Le ruissèlement de la médiocrité et de l’infamie semble lui aussi imparable. Voyons encore un exemple. Edwy Plenel a établi qu’une personnalité publique n’avait pas droit a une vie privée. Il est donc possible à n’importe quel journaliste de cette école d’en inventer une au sujet de qui leur chante dès lors qu’il affirme « révéler » quelque chose de cette vie privée. Même si ce sont de purs mensonges. Inutile de porter plainte, les juges suivent la doctrine Plenel. On verra s’ils seront aussi fiers à bras le jour où il s’agira d’un juge ou d’un journaliste dont un politique mettra en cause la vie privée pour expliquer ses choix.

Pourtant, on comprend que cela pourrait avoir du sens. Par exemple quand la journaliste compagne de Yannick Jadot a fait son coming out sur lequel Edwy Plenel n’a jamais rien eu à dire, il y avait déjà des semaines qu’elle pourfendait à longueur d’antenne « la France insoumise » pendant la campagne électorale. D’autres cas pourraient se déduire de la doctrine Plenel si l’on découvrait des liens entre des journalistes de diverses rédactions dont les arguments et lignes politiques seraient par ailleurs les mêmes. Mais ce n’est pas le pire. Tout cela reste confiné au petit monde médiatico-judiciaire et policier parisien. Mais le ruissellement sur les médias monopolistes en Région donne des résultats encore plus écœurants que dans le petit royaume de l’euphémisme parisien.

Ainsi dans l’est de la France, quand est attribué à une militante de telle région une liaison avec moi pour aggraver son cas au moment de sa condamnation dans le cadre de la répression des gilets jaunes. En effet, dès qu’il s’agit de femmes, la mysoginie corporative des journalistes n’est pas moindre que dans le reste de la société.  On a même connu des cas montrant qu’elle peut en épouser les formes les plus vulgaires. Dans ce cas précis, le « journaliste » avait inventé par surcroit que j’aurais offert à l’intéressée… un appartement. Tout est absolument inventé. On imagine les rires gras et les plaisanteries dans la rédaction au moment de la diffusion de cette « info » !

Mais l’énormité n’arrête pas ce type de rubricard voyou. Il sait qu’il restera impuni. Car il est naturellement impossible de se défendre dans un tel cas. Justice, police, médias sont une seule et même chapelle unie par les liens de la consanguinité sociale locale. Faire des procès ? C’est ruineux et sans espoir. Au contraire, cela sera une occasion de plus de se voir encore salis dans une colonne ou l’autre. Ainsi quand il est dit que l’une ou l’autre d’entre nous est « soupçonné de détournement de fond public » alors qu’aucun d’entre nous n’est mis en examen sur quoi que ce soit.

L’affaire Dupont de Ligonnès n’est pas un bug. C’est une remontée de l’égoût qu’est le système de manipulation commune et d’impunité mutuellement garantie entre trois secteurs clefs de la vie démocratique d’un pays.  Pour moi, plus rien ne peut tirer un tel système du néant où il plonge du fait des mécanismes qui le mettent en mouvement. Rien, sinon l’effet purificateur d’une révolution citoyenne comme il s’en déclenche partout dans le monde et qui réorganise de fond en comble les mécanismes du pouvoir dans la société. Une révolution citoyenne qui ôte pouvoir des mains des castes pour le rendre à la société tout entière et aux citoyens.

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