macron bifurcation

30.11.2020

Une bifurcation politique

Après les mobilisations de masse de ce samedi, à l’heure où j’écris ces lignes, les fractures du régime se propagent dans deux directions. La première dans la police. L’omerta a ses limites. Bientôt il faudra des noms de coupables. Les bouches s’ouvrent donc, car il est devenu évident que l’ère de l’impunité est mise entre parenthèses. On en apprend de belles à propos des « black blocs » que la police connaîtrait mais laisserait faire. Ce n’est pas un policier insoumis qui le dit. Ce sont les dires d’une syndicaliste policière de FO. On verra la suite.

Mais le bazar entre aussi dans le cœur de l’officialité macroniste. Avec les gesticulations des chefs de la majorité parlementaire qui décident de réécrire l’article 24, les nouveaux éléphants macronistes gambadent encore dans le magasin de porcelaine institutionnel. En effet, après l’invention du « conseil citoyen » par Castex pour remplacer les groupes de députés de la majorité, voici les groupes de députés de la majorité voulant remplacer le Sénat. Car le texte est au Sénat. Dans l’état dans lequel il est sorti après avoir été adopté à l’Assemblée. Et il comporte donc toujours l’article 24. Seuls les Sénateurs ont le pouvoir de changer ce texte. Les pieds nickelés du macronisme parlementaire n’y ont pas pensé ? Méprisent-ils à ce point les institutions qu’ils se moquent bien du rôle du Sénat ? C’est sans doute l’explication. En effet, ils n’ont même pas invité le président du groupe LREM au Sénat à leur conférence de presse !

Au total, ce n’est donc pas seulement Darmanin qui est ridiculisé par cette reculade en catastrophe. C’est toute la machine capable de tels couacs à répétition. On peut voir là un amateurisme incompréhensible après trois ans de pouvoir absolu. Les républicains (LR) ont enfin une occasion de reprendre la main à droite et de faire sauter à la corde les macronistes qui voulaient voler leur fonds de commerce sécuritaire. On suivra donc avec gourmandise la suite. Nous sommes encore en phase initiale de ce qui peut aussi tourner à un effondrement global si LR sait pousser l’avantage dont ils disposent avec leur majorité sénatoriale.

Quoiqu’il en soit, la séquence a bouleversé de fond en comble le paysage. Elle lui a donné une nouvelle pente de déroulement. Il y a déjà quelque temps que je répugne à l’usage du mot « crise » pour nommer une saute dans le cours d’un évènement. Il laisse trop penser à une inflammation provisoire. Et il fait trop supposer possible le retour à l’état antérieur. J’utilise depuis plusieurs années le mot « bifurcation » à sa place. Assez pour qu’il se soit bien répandu désormais.

Une bifurcation c’est un changement de direction de la trajectoire d’un système en mouvement. Le fil d’un évènement, son déroulement dans le temps est un système dont les éléments se déploient selon leur rythme. Un évènement fortuit suffit à changer de fond en comble leur trajectoire. Un évènement fortuit parfois sans proportion avec le résultat qu’on observe ensuite. Exemple. Sur une route droite, une guêpe pique le chauffeur et le véhicule change de direction du tout au tout. Cela alors que tous les autres paramètres restent les mêmes : la route était droite, la vitesse constante, le véhicule stable. Il n’y a aucun retour a la case départ possible, et la conséquence de la bifurcation est durable. Jusqu’à la suivante embardée du système.

Dans l’enchaînement des séquences politiques, cette façon de voir est particulièrement efficace pour décrire et prédire ce qui se passe. En France le véhicule de la vie politique, évoluant en milieu de plus en plus instable est de plus en plus sensible aux perturbations fortuites. Il va donc de bifurcation en bifurcation. Nous en vivons une de belle ampleur avec la série d’évènements commencée par l’évacuation violente d’un camp de réfugiés aux portes de Paris. Tout le reste des évènements qui ont suivi y sont intimement liés. Une nouvelle fois confortés dans l’idée qu’aucun débordement de violence ne serait jamais puni ni réprouvé par la hiérarchie, se sont alors sentis libres les pires éléments parmi les « barbares en uniforme » (expression du député LREM Fauvergue ancien patron du RAID et co-auteur de la « loi sécurité globale »). L’agression contre le producteur de musique est l’évènement fortuit du type de ceux capables de déclencher un incendie global pour une cause très circonstanciée. Fortuit parce que totalement imprévu dans sa survenue même si sa probabilité augmentait en même temps que le sentiment d’impunité des policiers racistes.

Fortuit, donc, ne veut pas dire imprévisible. Fortuit encore davantage par la publicité qu’il a eu du fait d’un système de caméras dont les policiers-voyous ne connaissaient pas l’existence. Puis des vidéos tournées ensuite depuis les étages de l’immeuble qui surplombaient la scène de rue attestant la barbarie de l’intervention. Comme souvent en pareil cas, le hasard accomplit la nécessité. Tout était fortuit, mais tout était prévisible. L’évènement est immédiatement devenu au plus haut point politique. Car l’incendie a gagné une zone hautement inflammable : celle d’une majorité gouvernementale déjà en miettes depuis de nombreuses semaines. Et comme toujours en pareil cas, si l’unité la plus absolue ne règne pas au sommet de la pyramide de commandement, la pagaille devient plus vite que jamais contagieuse et galopante. Elle peut être stoppée ou bien déferler sans obstacle.

À mon sens, nous pouvons être certains que Macron n’a pas pris la mesure de ce qui le frappe. Il espère une fois de plus s’en sortir par de nouvelles pirouettes. Possible que ça fonctionne. Juste de quoi le faire tenir en place. Mais ses fondations seront chaque jour un peu mieux minées. Aucun retour en arrière n’est possible. Car ce qui se produit dans ces heures de nausée devant la barbarie, c’est le pire qui puisse arriver à un gouvernement censé incarner la modernité et les vertus libérales. Tout ce qui s’est passé va à leur contraire. De droite, de gauche ou du centre, personne n’aime voir dans son pays ce que nous avons dû voir. À quoi les condamnations internationales ajoutent une dose de honte insupportable pour une certaine fierté nationale bien partagée en France.

De plus, des milliers de gens peu impliqués politiquement ont voté Macron pour « faire barrage » à l’extrême droite. Ils sont stupéfaits de son comportement. Le sentiment se répand d’avoir été victime d’une imposture. Notamment dans les classes moyennes supérieures des centres-villes. Elles se sont largement mobilisées au deuxième tour de 2017 sur un profil de fidélité aux valeurs communes majoritaires dans notre pays. Sans doute est-ce cette opportunité de récupération qui explique le ton extrêmement reformaté des porte-paroles EELV sur les questions du « maintien de l’ordre ». Même soucis au PS où Anne Hidalgo, la future candidate du PS à la présidentielle, a pris ses distances avec les protestations populaires en exprimant son soutien à la loi « sécurité globale » et en particulier à son article 24. Ces deux forces ne se cachent pas d’aller à la picorée électorale dans les pâtures macronistes. Les élections municipales ont montré que cette ligne à une certaine efficacité en période de faible participation électorale.

Dans le contexte actuel, cette déperdition est sévèrement aggravée. Les députés et responsables en contact avec le terrain le savent. On peut penser que cela ne va pas augmenter leur zèle à faire bloc autour d’une stratégie perdante et à maints égards très infamante. Inconvénient de la dépendance à certains milieux sociaux ultra-sensibles aux effets de mode. L’ère du macronisme conquérant et guide de ces classes est finie. La Hollandisation guette Jupiter.

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