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03.02.2021

VIDÉO – Pour la paix civile : pas de guerres de religions !

Intervention de Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée nationale le 3 février 2021 dans le débat sur le voile à l’université et dans les services publics. Voici la retranscription de son intervention :

« Collègues, c’est le privilège de l’âge mais je suis bien espanté de ce que j’ai entendu. Il y a une génération, on dénonçait le règne des marxistes et des communistes à l’université et on s’en faisait des représentations terribles. Je ne me souviens pas qu’on ait interdit quoi que ce soit et je me demande si cela n’a finalement pas défavorisé notre point de vue. Aujourd’hui, je chercherais à la lanterne des marxistes dans l’université et j’aurais beaucoup de mal. C’est comme ça. Au fond nous avons perdu, vous avez gagné. Comment les choses se sont-elles passées ? C’est le poids de la vie, c’est la logique de l’échange, ce sont les circonstances, les rapports sociaux qui pour finir ont organisé les choses différemment.

Alors, je voudrais au moins me rendre utile à notre débat en donnant une ou deux précisions parce que sinon, comme l’a dit Marie-George Buffet, non seulement on ne voit pas quel est le rapport entre les concepts que vous dénoncez et les amendements que vous présentez mais, surtout, on pourrait croire qu’en effet il y aurait une théorie de l’indigénisme, une théorie de la racialisation, une théorie de l’intersectionnalité, comme hier encore on parlait d’une théorie du genre et que ces idées mettraient en cause l’équilibre de nos institutions.

D’abord, les idées sont des idées. Mais je voudrais quand même préciser les choses, il n’y a jamais eu de théorie du genre. Il y a des outils de sociologie, d’art, de ce que vous voulez, qui essayent d’expliquer que le genre est une construction culturelle. Et c’est donc le rôle normal des universitaires que de s’interroger sur les façons avec lesquelles sont produits les archétypes. De la même manière, craindre l’intersectionnalisme me fait rire parce que ce n’est rien d’autre que d’analyser comment différentes formes de discriminations peuvent s’additionner. Il faut donc pour ça les analyser, les identifier, puis montrer le mécanisme de leur combinaison. C’est un travail intellectuel, il ne date pas d’aujourd’hui. Lisez Frantz Fanon et vous en saurez définitivement beaucoup sur l’empilement des choses. Mais oui. De la même manière, ce que l’on appelle la racisation est une manière de dénoncer comment, à travers les archétypes racistes, se construisent des discriminations et des assignations identitaires. Alors « celui-ci aurait le rythme dans la peau, l’autre aurait je ne sais quoi », enfin vous connaissez tout ça aussi bien que moi. C’est ça l’intersectionnalité, c’est analyser comment les discriminations s’additionnent et repérer ces parties de la population pour qui elles s’additionnent radicalement, en général ce sont les femmes, comme toujours. De la même manière, l’indigénisme est une théorie qui essaie d’introduire en politique la place singulière des indigènes à l’intérieur des sociétés, auxquels ils ne reconnaissent de leur côté aucun droit et à l’inverse à ces sociétés qui considèrent que leurs coutumes sont absolument étrangères au droit positif habituel. Comment combine-t-on ça ? C’est un vrai défi. Mais pas en France, il n’y a pas d’indigène. La question est posée dans toute l’Amérique latine, par conséquent il y a un débat. Ceux qui disent… écoutez collègue arrêtez de hurler, j’essaye d’expliquer. Vous prendrez la parole, vous parlerez après mais respectez. J’expose des arguments.

Les indigénistes, donc, sont ceux qui pensent qu’il y a des indigènes en France, ce que pour ma part je ne crois pas et que je combats parce que c’est une idée absurde qui nous ferait reculer. Mais dans tous ces domaines, c’est une bataille d’idées. Qu’on ne supporte pas le voile, mais je le comprends parfaitement. La question qui nous est posée n’est pas de savoir si nous le supportons mais elle est de savoir comment la loi peut, par son action, séparer, tout en garantissant la liberté de conscience, ce qui relève du droit le plus intime – la liberté de conscience et la foi – et le droit commun. Nous sommes je crois dans cet hémicycle dorénavant immensément majoritaires à distinguer ceux qui font fonctionner le service public et qui, par leur comportement, leur habillement, je dis bien aussi leur comportement, ne doivent rien faire qui paraisse donner un signal aux usagers du service public qui les humilie. Pourquoi humilier ? Parce que toute religion est une hérésie pour l’autre. Et par conséquent, ceux qui sont les plus fondamentalement croyants n’ont nullement l’intention de montrer qu’ils se soumettent à quelqu’un. Ça c’est pour le service public.

Et puis après il y a les usagers. Collègues, si vous enlevez cette limite là mais après où on va aller ? On va aller d’une idée à l’autre interdire et faire… Vous excipez de celles qui, dans certains pays, sont obligées de mettre un voile et qui, si elles ne le mettent pas, vont en prison. Mais vous avez mille fois raison de dénoncer ça mais précisément on veut faire le contraire c’est-à-dire ne mettre en prison personne à cause de son habillement et laisser à chacun la liberté de s’habiller d’une manière ou d’une autre. Si une manière de s’habiller contrarie, et bien on milite. Et c’est à ceux qui militent d’expliquer, de convaincre et pour finir d’emporter, non pas la contrainte, mais l’adhésion, parce que porter un voile sur sa tête n’a jamais agressé personne. La loi, par rapport à la religion, n’interdit que des pratiques qui mettent en cause l’individu… La loi ne peut punir que des actes, pas des opinions. La seule opinion qui est condamnée dans notre pays, et nous déclarons que ce n’est pas une opinion, c’est le racisme.

Maintenant, j’espère avoir contribué au moins à éclairer ce que sont des termes qui sinon peuvent passer dans la confusion. Puisque vous parlez du voile, alors je pense qu’un collègue a tout à fait le droit de donner comme exemple quelque chose qu’il connaît de près. Bien sûr que la loi ne traite pas d’une addition de cas particuliers, mais madame Genevard, nous vous estimons assez pour savoir que vous ne serez pas indifférente à ce qu’on vous dise que des millions de gens se sentent humiliés par le fait qu’on les interpelle. Pour ma part, je n’aurais jamais été dire à ma grand-mère de ne pas mettre le voile qu’elle mettait sur la tête parce qu’à cette époque là elle mettait un voile sur la tête et une femme en cheveux, et bien c’était mal vu. Alors évidemment, ça peut porter à sourire aujourd’hui mais moi je n’aurais pas eu le front d’aller lui dire : « enlève-toi ça de la tête pour être libérée » et je ne sais quoi. Donc, que le voile… Non mais je ne vous dirais pas que vous avez tort.

Hier madame Menard a dit qu’elle connaissait assez bien la religion catholique pour pouvoir en parler, je n’en disconviens pas puisque même dans sa mairie ils mettent des crèches, ce qui est un signe de laïcité assez évident pour tout ceux qui passent par-là, mais enfin bon pourquoi pas. Mais madame, c’est la seule religion dans laquelle le père fondateur, Saint Paul, dit qu’il faut se voiler pour marquer la soumission de la femme à l’homme. C’est dans l’église catholique. Tertullien qui est celui qui va faire le plus avancer l’idée de trinité dit que ne pas se voiler c’est se prostituer. Heureusement l’Église n’en est plus là. Mais quand même, au moins, je vous mets au défi de trouver un seul tableau, une seule peinture où vous verrez la mère du Christ sans un voile sur la tête, ou ceux qui étaient avec. Alors, de grâce évitons nous d’absurdes guerres de religions.

Et je voudrais vous dire que si tel a été l’évolution de l’Église catholique, si telle est l’évolution, je l’ai connu moi dans mon jeune temps, les anticléricaux comme moi allaient narguer des soutanes ou ceux qui portaient des soutanes. Et bien je vais vous dire je ne le fais plus et je n’ai plus envie de le faire ce qui contrarie parfois certains camarades. Parce que depuis que j’ai vu des hommes et des femmes avec des soutanes mourir avec les miens que ce soit en Argentine, ou que ce soit dans n’importe quel autre pays d’Amérique latine, je n’ai plus envie de rire d’eux et je salue leur martyre au côté de la lutte du peuple.

Alors il faut faire la part des choses. La part des choses c’est de partir d’une certaine tendresse pour la vie, comprendre que bien sûr il y a des militants. Et mon dieu comme la France a changé, voyez même l’expression que j’emploie, comme la France a changé. À Pâques dernier, je me trouvais à mon bistrot avec le patron qui est un bon musulman et nous regardions dans la rue, voilà des types qui descendent, c’était un vendredi, ils avaient les chaussettes remontées jusqu’au genou, cela c’était les salafistes. Alors on était là, les bras ballants à se dire « quelle comédie ». Là-dessus arrive un autre cortège dans l’autre sens qui portait une croix sur le dos, c’était des évangélistes. Ah ça, la France a changé, c’est certain.

Est-ce que nous allons régler ce type de problèmes par des brutalités, non. Qu’il y ait une volonté de l’islamisme politique de subvertir les institutions, bien sûr que c’est vrai. La question qui est posée c’est de savoir comment on les combat. Et pour les combattre, on ne leur donne pas la victoire d’être, eux, les représentants de tous ceux qui croient, en faisant comme si tous ceux qui croyaient sont des suppôts de l’islamisme, parce que ce n’est pas vrai. C’est absurde et les trois quarts des gens qui sont dans cette situation s’en défendraient.

J’ajoute, collègues, que des fois c’est un peu, comment dire, difficile à avaler, quand on se souvient de ce qu’ont été les solidarités mutuelles lorsque les nôtres se battaient contre les islamistes que ce soit en Algérie ou que ce soit en Tunisie. Et je voudrais vous rappeler que ceux qui ont été tués, l’ont été par les islamistes politiques et que c’était bien souvent des nôtres, et qu’ils se sentaient bien seuls. Je n’en fais le reproche à personne, mais je demande qu’à l’inverse on ait l’honnêteté de ne pas transformer en suppôts de cause qu’ils ont toujours combattu, des gens qui ici, comme moi, comme d’autres sur d’autres bancs, plaident pour la paix civile. Parce que ce qui est en cause c’est la possibilité que nous gardions dans ce pays la paix civile. Tant qu’on est vivant, tant qu’on se parle, tant qu’on se dispute il y a un espoir pour la République. S’il ne reste que la prison et la police, c’est fini. »

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