18.11.2021

« Il y a une part d’insoumission dans le christianisme » – Interview pour « La Vie »

Interview de Jean-Luc Mélenchon pour l’hebdomadaire La Vie publiée le 18 novembre 2021.

Notre personnel politique est devenu grisâtre et uniforme, mais vous, vous faites encore de la politique en croyant qu’elle peut changer la vie. En considérant votre école de pensée, le socialisme et le mouvement ouvrier, je m’interroge : êtes-vous conscient de ce qu’elle a de commun avec le christianisme, en dépit de ce qu’elle a pu avoir d’antithétique avec l’Eglise ?

Il y a des similitudes en effet. L’idéal socialiste partage avec le christianisme originel son universalisme abstrait. Quand saint Paul dit “il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus.” (Ga 3, 28), une certaine radicalité universaliste de la condition humaine s’exprime. Il y a une part d’insoumission dans le christianisme. D’abord par la rupture avec la loi juive dont il est issu. Et dans ses propres rangs, les mises en cause ne se sont jamais éteinte. Mais ne confondons pas tout. L’insoumission s’identifie avec l’idée humaniste de l’être humain auteur de son propre destin. C’est un point de friction majeur avec la doctrine chrétienne du péché originel et du devoir de salut.

Le socialisme n’est-il pas une sécularisation de l’eschatologie chrétienne, la descente du ciel sur la terre ? La fin de l’URSS a pu créer un ébranlement de la croyance européenne, peut-être aussi fort que la déchristianisation. Il y avait une foi, une attente messianique…

La foi et l’adhésion politique ne procèdent pas du même registre. La foi ne relève pas de la raison. Elle exprime ce qui ne peut s’exprimer autrement, comme la musique. Je ne ferais donc pas de rapprochement d’identité entre la foi et l’idéal de type communiste. Mais on ne peut nier un point commun : toutes les tentatives de construction de la Cité des êtres humains ont eu un grand pouvoir motivant . On parle bien de «  religion républicaine  » ! L’Humaniste lui-même est une forme de religion car il a vocation à rassembler sans limites, comme le mot religare veut dire. Cela signifie-t-il que l’un est la racine de l’autre ? Selon moi, c’est plutôt le signe que les humains sont des animaux sociaux qui ont besoin de projets communs pour se rassembler.

Vous vous référez à une certaine transcendance. D’où vient la force de vous battre contre l’injustice, si vous n’avez pas une idée un peu divine de la justice ?

Le christianisme de ma mère dans mon enfance m’a donné un repère. J’ai vécu dans l’ambiance de la décolonisation de l’Afrique du Nord puis du rapatriement. Ma mère, ardemment chrétienne, était hostile à toute parole méprisante ou indigne à l’égard des musulmans. Elle interdisait au garçon que j’étais de répéter les mots de certains hommes, qui étaient pourtant mes modèles. Ce fut pour moi un vaccin définitif contre la haine et le racisme.

Le Robespierre que vous aimez pense que l’humanité ne peut pas aller sans religion, et instaure le culte de l’Être suprême. Vous seriez prêt à l’imiter ?

Certainement pas… Robespierre n’est pas un modèle à copier en toutes choses. Nous l’utilisons pour provoquer la discussion. L’effet est immédiat ! Avec Alexis Corbière et d’autres nous voulions faire revenir dans le discours politique la référence à la Révolution française et aux Lumières. Au début du 21ème siècle, ils en étaient proscrits. Or, on ne peut pas réfléchir sur la grande Révolution qui fonde la République sans Robespierre.

A sa suite, la IIIe République a mis en place une quasi-religion d’Etat, avec son clergé, les “hussards noirs” de l’instruction publique…

Il y a aussi le premier catéchisme communiste, celui de la Ligue des justes, en 1836 : ce sont des questions-réponses, comme au catéchisme de mon enfance.

Vous faites démarrer la France à Valmy, et avant, c’est la nuit et l’obscurité. Il n’y pas de lien entre la monarchie et la République, Louis XVI ne s’apprêtait pas à signer l’émancipation des Juifs et des protestants, la République ne reprenait pas les instruments de la souveraineté ! C’est très Français, mais c’est, selon moi, une histoire amputée…

Les continuités existent bien sûr. Mais dans l’Histoire de la Nation française, c’est la rupture de la Révolution qui fait sens ! Je n’ignore pas le reste. Vous seriez surpris de savoir le nombre de rois de France dont j’ai appris des leçons politiques, notamment Philippe le Bel, qui avait du cran face au pape Boniface ! L’Histoire n’a pas de sens préétabli. Mais le progrès reste une possibilité préférable. Aujourd’hui il y a une série de points à atteindre en s’opposant à la dévastation sociale que produit le modèle néolibéral. C’est un point de convergence avec l’encyclique « Laudato si ». De plus nous sommes entrés dans une ère d’incertitude structurelle avec le changement climatique. Que faire alors ? Se rattacher au passé et aux continuités est inopérant. Quand tout est incertain, on s’accroche à ses principes : chacun pour soi, ou tous ensemble ? Cela peut être l’occasion d’une connivence très forte avec les croyants.

Sur la République et la laïcité, je voudrais qu’on éclaircisse les choses. Certains de vos détracteurs se disent  : Quand Jean-Luc Mélenchon est laïque, il l’est contre les catholiques  ; quand il cesse d’être laïcard, c’est pour faire plaisir aux musulmans. Que répondez-vous à cela  ?

Rien. Je méprise ce genre d’affirmations. Elles appartiennent aux calomnies du « Printemps Républicain ». Je suis laïque parce que je suis pour la séparation des Églises et de l’État, de la politique et du religieux. La laïcité n’est pas un athéisme d’Etat. Ni un prétexte à intolérance. Je combat les atteintes à la liberté du culte comme lorsque je me suis opposé à l’interdiction d’aller à l’église pendant le confinement. La République ne condamne que des actes et non des croyances. Donc chacun doit rester libre de croire ou de ne pas croire et de pratiquer mais doit respecter la loi. À l’Assemblée nationale, certains s’indignaient que les jeunes musulmans pensent la loi de Dieu supérieure à celle de la République. J’ai dû leur apprendre que c’était le cas de tous les croyants. Et ils en ont le droit. mais ils doivent tous respecter la loi !

Vous semblez être passé d’une gauche révolutionnaire et sociale à une gauche sociétale et diversitaire. Les combats culturels précèdent-ils désormais les combats économiques  ?

Je ne crois plus à la sséparation entre questions sociales et sociétales. J’ai pris conscience du caractère social des questions sociétales. L’égalité de traitement des êtres humains est un tout. Elle concerne leurs mœurs et leurs droits sociaux. L’égalité entre hommes et femmes est sociale et sociétale. Elle remet en cause un mode d’organisation global inégalitaire de la société : le patriarcat.

Vous opposez à l’islam radical l’école théologique mutazilite du VIIIe siècle. Il y a certes des islams, mais cette école n’a pas eu de descendance…

Je ne suis pas un théologien mais un militant politique engagé dans une lutte pour l’unité de ma patrie. Je ne suis pas l’avocat d’une religion ou d’une autre. Comme député, mon devoir est de rester en dehors des religions. Mais je combat l’idée que l’islam est un bloc malfaisant voué au meurtre. L’islam mutazilite est un exemple qui montre comment un courant de cette religion a pu contribuer à la naissance de l’Humanisme européen. Il y a des courant dans l’islam. Le courant malikite, dominant dans l’islam sunnite du Maghreb, enseigne d’obéir à la loi du pays dans lequel on se trouve. Les fanatiques antimusulmans comme le « Printemps républicain » sont en train de détruire ce pays. Qui sont les musulmans de France  ? Ce sont des Français. Héros dans nos guerres, constructeur du pays. Il y a un danger séparatiste à montrer du doigt une religion. On l’a fait par le passé avec les Juifs et les Protestants au prix de tant de cruautés. L’ambiance actuelle est odieuse.

À propos du rapport de la Ciase (Jean-Luc Mélenchon)

«  En tant qu’élu de la République, je dois tenir une réserve à l’égard des cultes et de leurs représentants. Mais comment ne pas être révolté par les faits et leur ampleur ? Je vois bien que l’Eglise comme institution traverse un mauvais moment. Je vais observer comment elle y fait face, car c’est une épreuve terrible. Et je perçois l’effet que ces révélations font autour de moi. Il y a des millions de catholiques que cela fait souffrir. J’entends aussi cette souffrance. Elle me parle.  »

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