alexey sakhnin

03.03.2022

Pourquoi je quitte le Front de gauche russe – Par Alexey Sakhnin

J’ai été à la fondation du Front de Gauche. J’ai été l’un des cofondateurs de cette organisation en 2005, et depuis j’ai toujours été considéré comme «l’un de ses leaders». En tout cas j’ai été élu à tous les organes de direction de toutes les Assemblées du Front de Gauche. J’ai partagé avec cette organisation les succès des manifestations de 2012, puis les années d’interdiction et de répression. Je prends la responsabilité de toutes les actions que nous avons menées, de toutes les mesures que nous avons prises au cours de ces 17 années. Et ce jusqu’à hier. 

Aujourd’hui je quitte cette organisation. Bien sûr c’est lié à la guerre. Aujourd’hui, après d’âpres discussions, le Conseil du Front de Gauche a adopté à la majorité une résolution sur ce qui se passe en Ukraine. En dépit de toutes les manœuvres rhétoriques, cette résolution signifie le soutien à cette guerre criminelle. La résolution alternative que j’ai proposée et qui condamne catégoriquement la politique impérialiste du pouvoir russe n’a reçu que 20% des voix. Après cela, je ne peux plus rester membre du Front de Gauche. 

Je ne regrette pas ce que j’ai fait durant toutes ces années. Je considère que le Front de gauche a été le projet politique de gauche le plus brillant et le plus sérieux dans un néant politique. De fait, nous étions alors les seuls à formuler une stratégie claire pour les gens ayant des convictions de gauche et démocratiques. En Occident on a ensuite appelé cette stratégie « populisme de gauche ». Or c’est justement cette stratégie qui nous a permis d’avoir de l’influence sur le mouvement démocratique de 2011 et 2012. Malheureusement cette stratégie a échoué – la classe dirigeante a tout simplement supprimé le vernis démocratique et est passée à une dictature radicale. Il était impossible de contrer cette dictature par la rue ou par les urnes. 

Je ne regrette pas la position adoptée par le Front de gauche durant l’année tragique 2014 en Ukraine, position à laquelle j’ai largement contribué. Nous avons alors condamné les deux parties prenantes du conflit et avons appelé les peuples concernés par ce conflit à ne pas se dresser les uns contre les autres mais à se dresser contre ceux qui les ont poussés à commettre ce meurtre fratricide. En tant que vrais communistes et socialistes nous avons reconnu le droit des peuples à l’autodétermination. Nous avons condamné la guerre monstrueuse du Donbass et les attaques de l’armée ukrainienne contre des villes pacifiques. Personnellement je vivais à cette époque-là en Suède et cette position m’a coûté cher. Mais aujourd’hui je considère que cette position était juste. Et aujourd’hui quand les agents de propagande du Kremlin, accusés d’avoir déclenché une guerre fratricide, répondent « pourquoi vous avez gardé le silence quand on tuait des enfants dans le Donbass », j’ai parfaitement le droit moral de répondre : « moi je n’ai pas gardé le silence ». 

Mais aujourd’hui c’est la clique de Poutine qui a déclenché une agression armée d’une ampleur sans précédent. Et c’est là le fait principal. On ne peut pas cacher ce fait en disant lâchement que ce sont les manœuvres des impérialistes américains (et de fait ces manœuvres existent) ; ou que ce sont les crimes de l’ultradroite ukrainienne (et ces crimes sont nombreux) ; ou justifier le sang des innocents de Kharkov, Odessa, Kiev par le sang versé à Donetsk et à Lougansk. 

Je ne veux pas dire du mal de mes anciens camarades. Je comprends bien leurs motivations. Beaucoup d’entre eux ont simplement peur. Parfois, par lâcheté, on cache sa peur sous de la sagesse politique, pour s’assurer d’avoir la possibilité d’agir librement. (NDT : en russe : Parfois on cache lâchement la peur sous de la sagesse politique, en racontant qu’il est nécessaire de pouvoir garder la possibilité d’un « travail légal ». Remarque : en russe il n’y a pas d’article d’où une difficulté supplémentaire pour traduire cette phrase.) Il y a aussi ceux qui, simplement, ne peuvent pas analyser dans leur morale ce qui est en train de se passer pour qualifier leur propre pays d’agresseur. Ces gens-là vont se cramponner à des débris de clichés de propagande pour ne pas voir l’essentiel. Durant ces quelques dernières années le Front de Gauche a coopéré étroitement avec le parti communiste de la fédération de Russie – c’était l’unique tactique possible pour agir en Russie dans le contexte de la fin de l’ère Poutine. Et cette coopération nous a coûté cher : de plus en plus de gens qui ont rejoint l’organisation partageaient avec le parti communiste officiel la culture politique de l’opportunisme frileux, culture épicée de démagogie patriotique. Finalement, beaucoup partageaient ma position, mais ont voté pour la ligne opposée, « pour ne pas faire scission ». C’est bête et mesquin, mais dans une situation de chaos les gens se raccrochent à ce qu’ils peuvent.

Je ne dis de mal de personne, mais j’exhorte tous ceux qui ne partagent pas la position frileuse et myope adoptée par le Conseil du Front de Gauche, à sortir de l’organisation. « Laissez les morts enterrer leurs morts». Le front de Gauche a été génial par le passé. Aujourd’hui c’est un vieux tas de ruines moroses.


Devant nous il reste encore et toujours cette alternative tragique : socialisme ou barbarie. La société de l’inégalité et de l’exploitation révèle son vrai visage (NDT : littéralement «se révèle sous ses derniers traits ».) La guerre a déjà commencé. Nous avons réellement besoin d’un front des peuples pour la paix, l’égalité, la liberté et le socialisme. Malheureusement, pour construire ce monde et ce front, il faudra partir de zéro. 

Aleksey Sakhnin,
Ex-membre du comité exécutif et du Conseil du Front de Gauche

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