20.04.2023

D’abord on l’entend, ensuite on y passe. La casserole fait sa loi.

Cette nuit-là, on réveilla le monarque pour l’informer de la chute du symbole le plus frappant de l’arbitraire et des abus de pouvoirs de la monarchie en plein Paris. La Bastille. « Mais c’est une révolte ? dit Louis XVI — Non, Sire, c’est une révolution ! ». La réponse du duc de La Rochefoucauld-Liancourt à Louis XVI a dû lui paraître exagérée. Les grands évènements n’envoient jamais de faire-part. Pourtant cette journée de Macron et de notre pays est un message de ce type. « Levez-vous orages désirés » chantent les casseroles !

J’y reviens donc. Ce jour de sortie présidentielle est une journée supplémentaire de désastre pour Macron. Le plan de com « tournons la page » en vue de l’apaisement tourne au ridicule. J’observe en détail, comme bien d’autres, ces moments fascinants, si rares dans notre histoire. Je pourrai me croire dans l’Amérique latine du début des années 2000. 600 CRS et gendarmes sur place pour bloquer une commune de 3000 habitants ! L’image est coupée par les électriciens qui le plongent dans le noir partout où il va. Mais le son est là : cris « Macron démission ! » (je n’en cite pas d’autres, moins polis), casseroles, sifflets. Et là-dessus, une addition d’erreurs et d’abus de pouvoir qui ridiculisent ceux qui les décident. Comme cette interdiction des casseroles. Non : « ce n’est pas interdit, seulement les sonos portatives », révèle le Président. Passionnant, non ? Elle reste un abus de pouvoir des préfets, parce que proclamée sur la base d’une action anti-terroriste, qui ne peut être évoquée. Tout le monde le sait. Puis, le Président critique la confiscation des casseroles par les gendarmes. Passionnant, non ? Comme en Alsace, un député insoumis est là, qui offre au président un portrait de sa peine. Un bâillon en Alsace, une histoire des camisards martyrisés par Louis XIV dans l’Hérault. C’est signé. Emmanuel Fernandes et Sébastien Rome, députés insoumis, ont fait leur travail. Pour finir, les manifestants essaient de bloquer le cortège présidentiel. On peut dire que les organisateurs habituels du « maintien de l’ordre » ne sont vraiment pas bons du tout. Entre les méthodes de guerre pour « protéger » un trou dans un champ à Sainte-Soline et le « n’importe quoi » dans l’Hérault, on voit que le commandant Darmanin n’est jamais vraiment au niveau. Cette impression d’à peu près sert notre cause.

Le reste du dispositif gouvernemental annule ses sorties ou subit la fessée populaire. Car ici ou là, des ministres téméraires ont pourtant mis le nez dehors. Ils sont également accueillis avec les casseroles de service, cris et chants hostiles. On peut parier que, pour chaque sortie, il en sera de même. Chacun tâchera de faire mieux que les autres, comme dans un challenge organisé par Louis Boyard. Pendant ce temps, des cheminots envahissent la Bourse, et une manifestation interpro va au siège du MEDEF. Des lycées sont bloqués, des dépôts de bus occupés. J’en rate peut-être. Et la journée n’est pas finie.

Le troisième des cent jours « vers l’apaisement » se déroule comme un temps de plus dans la montée en tension du pays. Le processus du plus long mouvement social de notre histoire est en train de changer de phase. Le discours de Macron a encore fait merveille pour le relancer. Jour après jour, des gens entrent dans l’action, préparent des actions, accumulent des projets d’actions symboliques, dont la discussion est une école de formation de plus. En plaçant la Bourse et le MEDEF dans le champ de mire, le mouvement inclut une dimension de classe qui est un affichage éducatif très performant. Sur une falaise, une immense banderole proclame : « Macron dégage ». Ce début de phase destituante est, certes, seulement naissant, mais il s’annonce vigoureux. La seule tactique du pouvoir est de compter sur le pourrissement. Pour l’instant, cette manœuvre aboutit seulement devoir afficher une perte de prise totale sur les événements et, du coup, le pourrissement change de camp. 

Ce moment porte ses leçons. Un rapport de force en politique, aussi longtemps qu’on en est aux méthodes pacifiques, est un fait politique. Il ne s’évalue pas avec des comparaisons de moyens matériels, comme dans une bataille militaire. Il inclut des paramètres qui sont pourtant mesurables dans d’autres registres. Voyons : une décision prise est-elle exécutée ? L’autorité agit-elle sur les esprits ? Les chaînes de commandement fonctionnent-elles ? L’adversaire populaire gagne-t-il en confiance en lui-même ? Les partisans du dominant tiennent-ils bons ? Sont-ils unis ? Et ainsi de suite. Mais, avant que la digue ne craque, il faut noter combien ce n’est pas le rapport de force apparent qui rend possible ou non l’entrée en action de masse. Au lendemain de la promulgation de la loi, la possibilité de continuer l’action et d’inverser le cours des événements n’était nullement établie. Je rappelle ici une observation faite avec mon ami sociologue, observateur de la révolution tunisienne. Les gens ne croyaient pas possible de gagner et savaient que Ben Ali avait commencé à faire tirer sur des manifestants. Le bon angle d’analyse n’était pas l’évaluation après coup du rapport de force, mais la compréhension des raisons d’agir. Les gens ne « rentraient pas dans la lutte ». Ils sortaient de leur indignité, car rester inactifs après tant d’offenses paraissait infâme. Le rapport de force visible, écrasant, n’a rien empêché. Ce que Macron sous-évalue en permanence, c’est que deux ans de plus au travail est une idée insupportable. Accepter le coup de force est alors une posture avilissante.

Les gens sur le terrain qui multiplient les symboles de la révolution de 1789 ne le font pas sans raison. Le retour de l’hégémonie de la symbolique révolutionnaire de la fin de la royauté est une avancée idéologique collective majeure. On agit et on prend des risques pour ce dont on rêve. Autre leçon. C’est l’action qui fédère et politise. Non l’inverse. Les révolutions en général, et les révolutions citoyennes en particulier, ne se font pas pour des raisons idéologiques mais pour répondre concrètement à des problèmes concrets. Elles ne se font pas pour « témoigner » mais pour gagner. Dès lors dans cette phase il est impératif que l’autonomie de décision du mouvement se renforce d’un côté et que de l’autre la voie lui soit dégagée pour le faire. L’unité syndicale pour le 1er mai est un évènement majeur qui va dans ce sens. C’est une étape. Son existence même met en ordre la séquence précédente : elle lui donne un point d’amarrage. Les actions, si modestes qu’elles soient, y puisent une légitimité. Tout cela, ce sont les bases élémentaires de compréhension d’un mouvement de masse, confirmées cent fois sous toutes les latitudes. Une belle avenue de cent jours s’ouvre devant nous, et pour couronner le tout, la date du rendez-vous fixé par Macron est le 14 juillet… Tous les symboles se mettent en ligne !   

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