Retour à la raison sur les révoltes urbaines

Passées les émotions télécommandées à propos des révoltes urbaines, le retour à la raison est possible dans maints milieux, pris par surprise et dominés d’abord par les hurlements du parti de la matraque et des LBD.

Ils découvrent à présent ce qu’ils étaient appelés à encourager en réalité : une glissade assumée vers l’extrême droite pour construire le prétendu « arc républicain ». Et ont la certitude que rien n’ayant été fait quant aux causes, nous sommes condamnés à voir ce type de situation se reproduire au profit du même petit jeu politicien. Transis par les images en gros plan et les commentaires incendiaires des journalistes de plateaux, combien ont perdu alors toute raison ?

Enfin arrivent les intellectuels, sociologues, ethnologues, économistes et tant d’autres. Leur travail sur le thème est publié. Leur stupeur se lit entre les lignes : que disent-ils qu’ils n’aient déjà dit ? Déjà analysé ? Déjà publié ? Leur patience est inépuisable. Ils recommencent donc tout comme si c’était les premières révoltes urbaines du pays. Comme si tout cela, de A jusqu’à Z, n’avait pas été démontré dix fois. Grâce à eux, de tous côtés, des mots plus justes apparaissent et se propagent.

Le racisme dans la police est dorénavant une cause reconnue par les gens normaux, le mot « violences policières » est passé dans le vocabulaire plus courant, la population ose dire de qui elle a davantage peur désormais. La domination de la police sur le gouvernement est admise par un nombre croissant de commentateurs et analystes. Et après lecture du communiqué des organisations de police déclarant la « guerre » aux « nuisibles » beaucoup partagent ma conviction : cela ne s’arrêtera pas là. Notre pays aura le problème de la police comme De Gaulle a eu celui d’une partie de l’armée.   

La sidération du premier moment peut être surmontée. Je connais et comprends les sentiments qui ont suffoqué des gens devant le bombardement des images des violences urbaines. Mais, tous, nous devons réfléchir dans de telles circonstances et d’abord chercher à comprendre ce qui se passe pour y trouver notre place utile. 

Quand les motivations sont justes et légitimes, l’observateur, et plus encore qui se sent lié aux milieux concernés, ne peut pas, en toute rationalité, se dire surpris de la violence parfois en effet totalement incontrôlée de la réplique. Tel est le sens du mouvement qui m’a rendu solidaire des employés d’Air France accusés d’avoir déchiré la chemise de leurs cadres, de Xavier Mathieu, accusé d’avoir été violent contre des gommes et des crayons dans une sous-préfecture, du refus d’aller manifester avec des policiers factieux quand ils voulaient intimider juges, ministres et partis politiques.

Ce lien, comme je l’ai fait alors, entre les causes en général et les effets en général, pris comme un tout, il faut le faire de même dans le cas des révoltes urbaines. Combien de textes ont déjà dit, mieux que je le ferai jamais, quelle injustice contient le traitement de la violences des classes qui s’affrontent dans la cité. Ils peignent cette violence absolue et radicale, cruelle et sans nuance des conseils d’administration qui vouent à la mort sociale des salariés licenciés. Ils montrent ces journalistes et autres porte-caméras à gages, qui aboient devant les incendies comme les loups devant la lune pour faire envoyer en prison des enfants, ces bourgeois confits d’eux-mêmes dégoulinant de haine contre le peuple qui ne se tient pas en silence à sa place.

Et qui dit l’écœurement qu’inspire cette gauche si traditionnelle quand elle se vit comme une bonne conscience assoiffée de respectabilité ! N’est-elle pas la première responsable des meurtres à l’origine de l’exaspération populaire quand elle a fait adopter la loi « permis de tuer ». Incorrigible, elle persiste et signe, assise aux côtés de celui qui a fait cette loi, le premier ministre PS Bernard Cazeneuve. Elle n’aura jamais exprimé un regret ni montré du doigt aucun responsable, sinon moi ou bien les Insoumis en général (et quelques fois en particulier).

Comme il a raison Olivier Faure de parler de nos « profonds désaccords » et quel dommage qu’il ne les ait pas précisés. Mais il aura pu constater que nous ne redoutons pas d’affronter ces désaccords. Nous sommes pour l’abrogation de la loi « permis de tuer », contre le « droit d’étrangler », contre l’usage des LBD, pour le dépaysement des cas de violences policières, pour une commission justice et vérité et aussi pour une refonte de l’IGPN. Toutes choses que les gouvernements de Hollande ont durci ou laissé de côté, dans une indifférence dont tout le monde paie le prix aujourd’hui.

Nous pensions utile de garder ces sujets pour la discussion entre nous. L’affichage par Olivier Faure de ses « profonds » et mystérieux « désaccords », sans oublier ceux tonitruants de Fabien Roussel, obligent tous les insoumis à en parler dès qu’un micro nous est tendu, car nous voulons que nul, dans la jeunesse persécutée et dans les familles que la violence policière inquiète pour leurs enfants, ne nous croit liés aux équivoques du passé récent du PS et du PCF face aux droits démocratiques du peuple.

Mais ce n’est tout, loin de là. Essayer de se faire « bien voir » en participant à la meute contre la seule résistance que nous incarnons est lamentable, car c’est donner raison au pire. 

Et le pire se lit dans les propos des responsables politiques et des médiacrates qui pensent avoir gagné la bataille idéologique engagée à la faveur de ces révoltes. Depuis quinze jours, c’est un festival de déclarations racistes et anti populaires sur tous les tons et en toute impunité. Tout l’alignement des partis du prétendu « arc républicain », ce ramassis rance de tous les réactionnaires, sur les positions du RN porte désormais ses fruits vénéneux. Rien, absolument rien, ni aucune des causes à l’origine de la révolte n’aura été traitée, aucune parole n’aura été adressée à la souffrance populaire sauf la répression dure et implacable. Ce n’est donc pas le « parti de l’ordre » qui s’est formé dans le pseudo « arc républicain ».

Que son ciment soit la dénonciation des Insoumis est d’ailleurs un signal majeur. Il dit par là ce qu’il refuse d’être. Il doit dénoncer ceux qui « comprennent la situation » car, à leurs yeux, selon la formule Valls, « expliquer c’est excuser ». Fondamentalement, pour eux, en bonne logique libérale, les quartiers populaires sont responsables de leur situation. C’est ce que confirme « Le Monde » en reprenant l’argument de l’extrême droite, quand l’éditorialiste Françoise Fressoz dénonce les quartiers dont « l’intégration résiste aux milliards de la rénovation urbaine ». On devine l’islamophobie qui chuchote en arrière-plan. 

Alors, résonne comme une confirmation la nomination comme préfète « chargée de la cohésion sociale de la lutte contre la discrimination et de l’intégration des étrangers » de Lydia Guirous. Il s’agit de l’ancienne porte-parole de LR, assez hallucinée pour dire que les quartiers sont des « zones de non-droit » où l’on vivrait « comme au Maghreb » sans que l’on sache ce qui est en cause au Maghreb – mais on devine que c’est sans doute l’Islam. Sinon quoi ? Le Maghreb est une zone de « non-droit » ? En Gironde, où est nommée cette désormais préfète de la République, s’exprime déjà une extrême droite virulente et violente. Et la police du secteur est celle restée les bras ballants pendant l’agression de la réunion publique des députés insoumis Boyard et Bilongo. Elle avait cependant été prompte à la matraque contre le député insoumis Loïc Prud’homme.  La « zone de non-droit » pourrait bien désormais être ailleurs que là où le dit la nouvelle préfète. 

Un « arc » de cette nature doit nier la situation sociale et policière à l’origine de la révolte. Il est donc voué exclusivement à la répression. Ce n’est pas un point de détail. C’est plutôt une signature. Une carte d’identité. Une bascule est en cours dans la sphère politique. « L’arc républicain », « la réconciliation nationale », sur la base politique de la diabolisation du Mouvement Insoumis et de ses élus, est la formule française du système hongrois de Orban ou de celui du PiS polonais. Celui de la Suède ou de la Finlande, celui de l’Italie, celui qui mûrit en Autriche.

Personne ne pourra dire qu’il ne savait pas, qu’il n’avait pas compris, ou je ne sais quoi. N’importe quel observateur un tant soit peu informé sait ce que cela veut dire, et ce que cela prépare en France et en Europe. Et quand les coalitions d’« arc républicain » et de « réconciliation nationale » auront tout écrasé autour d’elles, les divers nationalismes des divers pays feront leur retour dans l’antagonisme mutuel qu’ils portent en eux. Il est dans l’ordre des choses que la guerre intérieure contre une partie du peuple, menée au nom d’arguments ethniques et religieux, finisse dans le choc extérieur sur les mêmes bases ethnicistes et religieuses. Trois cent ans d’histoire française et des décennies de guerres européennes depuis la même période nous l’enseignent. La ligne de pente est écrite, si nous ne la bloquons pas avant qu’elles ne parviennent à son but.

Quel est leur chemin de passage ? Il y a trois blocs égaux. La jonction à partir de la droite (de Macron à LR) avec l’extrême droite est la clef de la domination qu’ils ont perdue avec notre victoire au premier tour de l’élection législative. Incapables de formuler à haute voix cette jonction, car elle émietterait peut-être le bloc du soi-disant « centre », ils construisent une jonction dans les faits. Son aliment est le discours dominant aligné sur l’extrême droite, ses mots, ses valeurs, ses registres : la « décivilisation » de Macron, la « régression ethnique » de Retailleau, les « Français de papier » de Pécresse. La dédiabolisation du RN est un refrain constant, ainsi que l’annonce permanente de sa victoire prochaine.

Mais le plus fort est la mise à l’écart de LFI qui fonctionne comme un dénominateur commun. C’est leur liant, leur motif de vote mutuel au deuxième tour. L’élection législative en Ariège a été le banc d’essai. Aussitôt, Raffarin l’avait vu : « un nouveau front républicain » avait-il dit. En participant à cette opération de dénigrement pour se gagner les faveurs du centre au lieu de chercher à le convaincre, la « gauche traditionnelle » se tire une balle dans le pied, se marginalise et pour finir affaiblit globalement la Résistance. L’opération d’exclusion de LFI aux sénatoriales par la gauche traditionnelle sonne comme une brutalité gratuite, évoquant la même manœuvre faite en PACA aux dernières régionales. Le refus de la liste commune aux européennes est un appui décisif donné à la « grande coalition réconciliation » à la française.

Et cela porte un contenu. L’évolution de la social-démocratie danoise dans la xénophobie le prouve. Comme chaque fois, dans de telle circonstances, la gauche ne traverse jamais l’épreuve en restant indemne ! Le socialiste Marcel Déat ou le communiste Jacques Doriot l’ont montré dans le passé sur le mode danois d’aujourd’hui. Dès le début, Léon Blum avait vu clair et dit quel effroi lui suggéraient les propos de Déat sur « l’ordre ». Et, bien sûr, la bonne société montra Blum du doigt. Cette glissade est le destin promis à ceux qui s’y engagent, là encore comme l’histoire nous l’enseigne. Ainsi finira la sociale-démocratie danoise. L’antienne « jusqu’ici mais pas plus loin » finit toujours de la même manière : ceux qui ont été jusqu’ici le font pour aller plus loin.

Rien n’arrêtera la dérive macroniste et la jonction/compétition avec l’extrême droite, à part la victoire de la NUPES. Le PCF a déjà déclaré morte la NUPES. Les Verts, même avec la tête de liste commune, veulent plusieurs listes « pour avoir plus d’élus », le PS annonce une liste de « tous les socialistes ». Ils savent exactement ce qu’ils font et ils ne peuvent pas dire qu’ils ne comprennent pas ce qui résulterait de cela.

La presse de l’axe Macron-Le Pen, qui concentre tous ses efforts pousser à la fracture de la NUPES depuis la première minute de son existence, sait aussi ce qu’elle fait. La diabolisation personnelle dont je fais l’objet n’est pas un règlement de compte avec ma personne. C’est une ligne politique, pour donner à penser qu’il suffirait de se débarrasser de moi pour retrouver le ciel bleu du PS tout puissant et de la vie à crédit de leur fidèle bagage accompagné PCF, comme l’avait souhaité dans une interview André Chassaigne. Tout y passe donc, jusqu’au plus abject quand on m’accuse dans une dépêche de m’entourer de « jeunes » plus disponibles… parce qu’ils « n’ont pas d’enfants ». Il n’y a naturellement pas d’autre organisation où autant d’enfants soient nés cette année que dans notre direction politique. 

Cette façon de nous déshumaniser n’est pas faite au hasard. C’est une méthode. Ainsi, quand « Le Monde », sur plus de trente articles, n’en écrit pas un qui ne soit à charge de manière de plus en plus ignoble, jusqu’à parler de ma mort, le passé le plus dégoutant de ce pays réapparait comme le moisi à travers les murs humides. Quand ce journal, dont Trotsky, citant Jaurès, disait qu’il était « la bourgeoisie faite journal », fait cette sale besogne déshumanisante, ce n’est pas pour les milieux populaires qui ne le lisent pas. C’est pour cette classe moyenne de pouvoir qui y est abonnée par les institutions. Il fait campagne pour faire baisser la proportion de 35 % de ses lecteurs qui a voté Insoumis aux présidentielles et aux législatives. Ses éditorialistes savent exactement ce qu’ils font, à quelle manœuvre ils participent. Ils se croient capables de la contrôler et d’empêcher que les choses aillent « plus loin » c’est-à-dire jusqu’à la liquidation d’autres forces politiques et peut être d’eux-mêmes.

La rédaction du JDD pensait de même. Remplie de gens de bonne famille, elle s’amusait de dîner chaque semaine avec le diable et d’insulter la plèbe qu’incarnent les Insoumis. Sa dernière parution avant passage sous contrôle direct de l’extrême droite était un numéro entièrement consacré à la gloire de Marine Le Pen, avec l’habituel article d’insultes contre les insoumis et contre moi. Lécher les pieds du patron puis s’étonner de prendre le même pied aux fesses ! Au total, tout aura été tenté déjà contre nous : lawfare, menaces de mort, livres calomniateurs, manipulation d’agences d’intelligence, complots pour m’assassiner, vindicte permanente à coup d’un scandale sur un mot par semaine, punition hors la loi de députés, ordre d’attaque du Président en personne, refus judiciaire de faire retirer les vidéos où l’on montre comment assassiner des Insoumis, j’en passe et des biens pourris.

Un jour ou l’autre, une balle surprendra nos gardiens de but, c’est certain. Pour autant le combat n’est nullement perdu. Il faut donc se préparer à de nouvelles salves dégoutantes et politiques. Mais ce qui est en cause n’est pas personnel. Cela confronte deux visions du monde, deux catégories sociales. Plus la situation avance, plus elle délimite d’elle-même ces « deux camps » que le préfet Lallement voulait voir. Par conséquent, la lutte n’est pas pour gagner les bonnes grâces de la classe médiatique ou de la bonne société, et encore moins celle d’un improbable centre-gauche politicien, mais pour représenter l’un ou l’autre des deux discours que porte la société.

Dans notre cas, nous devons porter de plus l’unité nationale au sens de l’unité du peuple qui fait ce pays. Car l’oligarchie et sa suite dorée médiatique et politique ne peuvent arriver à rien, sans être d’abord parvenue à diviser le peuple par couleur de peau, religion ou assignations sociales. C’est vital pour eux. C’est la condition de leur succès. Et nous portons la cause de l’intérêt général humain écologique. Et cela est absolument incompatible avec les amis du nucléaire, des pesticides, de la malbouffe. C’est d’ailleurs pour servir ces intérêts-là que « l’arc républicain » se constitue. Vous ne le croyez pas ? Faites la liste et regardez qui défend quoi dans son programme sur ces sujets. 

L’« arc républicain réactionnaire », c’est ça. Personne ne peut dire qu’il ne sait pas, qu’il ne voit pas, qu’il espère que non. Tous sont responsables de leurs actes, de leur silence, de leurs écrits, de leurs campagnes. Parmi les passe-plats, il n’y a pas d’innocent.

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