ABAYA ! LA PRISE DE TÊTE DE TROP

Cette histoire d’abaya est surtout un crève-cœur. Je laisse de côté la volonté de diversion. Beaucoup l’ont parfaitement comprise. Les crédules, ce gibier des manipulateurs, s’y laisseront sans doute prendre comme d’habitude. Mais à mes yeux ce n’est pas l’essentiel. Eux et les gens « de passage » sous la douche médiatique oublieront à la prochaine charge de captation affective. Car telle est la fonction essentielle de ce type de « débats » : accaparer par des émotions collectives irraisonnées le temps de pensée disponible pour ceux qui, légitimement, « n’ont pas que ça à faire ». Donc empêcher de penser. Selon les besoins du moment, la classe politico-médiatique en lancera autant qu’il faudra pour abasourdir leur attention.

De nouveau, on sait que les musulmans redeviennent une cible. Quelle que soit l’entrée en matière ou le prétexte, le système politique dominant a besoin de cette fragmentation du peuple, sur des motifs d’autant plus efficaces qu’ils sont absurdes. Mais ils sont si complexes à repousser, une fois lancés et ancrés avec la participation active de tout un environnement numérique ! Les algorithmes finissent d’enfermer dans des bulles communes ceux qui s’intéressent une fois ou l’autre à un de ces sujets hors norme. De cette façon, au terme de l’été, je suis submergé d’infos sur l’acupression (j’en suis fan), les singes en général, l’Histoire antique et les humoristes. Une marotte d’été devient un harcèlement. De l’acupression, je suis saoulé et quasi épuisé ! Les singes ? Enchanté ! Et des deux autres aussi. Mais pas à cette dose tout de même ! Je suis donc désormais bien à même de comprendre comment le piège peut se refermer, si l’on n’y prend pas garde.

Même effet de normalisation/manipulation sur Twitter (désormais « X ») avec les notes correctives qui accompagnent de force certains de mes tweets comme ceux d’autres tweeteurs de gauche. Elles fonctionnent comme la plupart des « fact checking » de ma connaissance, dont la principale fonction est d’embrouiller un sujet et de disqualifier le messager. Concernant Médine, j’ai été témoin d’une expérience. Il s’agissait de s’intéresser au sujet pour voir ce que l’algorithme déverse ensuite. C’est consternant. Des pluies d’« infos » racistes, parfois hautement extravagantes, mais toujours dans le registre du sensationnalisme. Je suis certain que le même piège va fonctionner avec « l’abaya ». Des gens vont regarder un message ou deux pour se faire une idée, puis recevoir des dizaines d’infos faisant du sujet un drame national absolu, un épisode du « grand remplacement ». Et ainsi de suite. La méthode va, aspirant des gens d’abord sans a priori dans un espace raciste.

Ces nouvelles formes de la lutte par les réseaux font lourdement problème par la façon dont ils imprègnent ensuite à son tour l’officialité médiatique, compte tenu du besoin permanent de celle-ci de « produire des contenus ». Surtout quand cette officialité est elle-même aussi partie prenante du processus sur la toile numérique. Pour moi, l’évolution et les pulsations incessantes de cette nouvelle agora sont une question très importante pour la conduite du combat politique. Je sais de quoi je parle. En effet, les contenus de mes vidéos pendant la durée des « Amfis » à Valence ont atteint treize millions de vues sur l’ensemble des réseaux sur lesquels je suis présent. Mais j’ai alors l’étrange impression d’être à mon tour producteur d’un univers produisant sa limite. Il ne suffit donc pas de dire que les médias rabâchent et resservent (presque) partout la même bouillie. Où est désormais le monde ouvert de l’échange politique argumenté ? Mais je veux aussi laisser de côté cet aspect, quoiqu’il soit si important.

Le vrai effet nullissime de cette nouvelle diversion sur l’abaya n’est pas seulement de délaisser totalement la part considérable des problèmes immédiats et autrement plus concrets posés à l’école. C’est aussi ce qu’elle enterre concernant les défis très réels posés par l’obligation pour chaque génération d’éduquer la suivante. Les parents ont la place centrale dans cette nécessité vitale. Mais l’école sans doute davantage encore, puisqu’il s’agit pour finir de transmettre des savoirs dont ne disposent pas les familles. Cette transmission des savoirs est rarement dissociable des autres nombreuses aptitudes humaines qui doivent faire aussi l’objet d’une tâche éducative. Car nous ne parlons pas seulement d’« instruction » publique, mais d’« éducation » nationale. Dans l’enseignement professionnel, il est absolument courant de lier savoir faire et savoir être. Pour en prendre un exemple simple, je citerai l’apprentissage des métiers de la restauration et de l’hôtellerie, ou bien ceux du soin à l’enfance. Ici, la manière d’être à l’égard des autres fait partie du métier, autant que les savoirs scientifiques, techniques et culturels indispensables pour exercer la profession. Quelle direction se donne-t-on dans le domaine de l’éducation en même temps qu’on instruit ? Autre chose, à l’heure de l’intelligence artificielle, toutes sortes de figures classiques des temps d’apprentissage sont bouleversées. La pédagogie n’est-elle pas mise au défi ? On en parle quand ?

Et puisqu’on y est, parlons des conditions de la décision elle-même à propos de l’abaya. Est-ce une mesure politique ou une mesure éducative qui doit être prise  ? Quels sociologues, quels pédagogues, quels ethnologues ont été consultés pour prendre cette décision d’interdiction ? Une décision politique en matière d’éducation peut-elle se passer de l’appui des sciences humaines, pour y réfléchir avant d’agir ? Les modes, les comportements, la sociabilité se construisent dans une ambiance, dans un contexte. Les sciences humaines savent le penser, l’analyser avec les méthodes de la science.

Ainsi l’abaya n’est pas seulement la tenue religieuse qu’y voient certains ! Car dans nombre de pays, les religieux la contestent eux-mêmes comme une façon de contourner d’autres interdictions. Ici, en France, l’abaya est une mode transversale, non affectée religieusement, même si elle est aussi, c’est une évidence, pour certaines, le signal d’un attachement communautaire. Mais les attachements communautaires peuvent-ils être traités comme de simples signes de militantisme à réprimer ? Ce ne serait pas facile à manier ! Combien de communautés s’expriment aussi dans le vêtement ! Des communautés musicales, sociales, culturelles au sens large. Et les clivages ne sont pas où on les croit. La transmission n’y est pas la règle. Combien de parents sont consternés et impuissants devant des modes que pratiquent leurs enfants. Parfois certains de ces jeunes le font en opposition à eux, pour s’affirmer comme personne. Ou alors juste pour s’identifier à des modes ressenties comme des rites de passage à l’état d’adulte, maître de ses décisions, sans négociation avec les autres.

Pas besoin de faire un dessin. Combien de modes viennent depuis Instagram, TikTok et autres, sans un milligramme de médiation sociale familiale ou religieuse ? Les véritables paramètres de nos défis éducatifs et de la nouvelle situation sont dans le monde dans lequel nous vivons en général ! Et non dans l’activité d’une religion, bien plus diverse dans ses pratiques que ne le croient ceux qui se contentent d’en avoir une peur obsessionnelle.

Ce n’est pas nouveau. Jeune homme, j’ai porté la chemise à fleurs et les cheveux longs. Une grande inquiétude se répandit parmi mes proches, tous pleins d’amour pour moi. Ils craignaient notamment que cela ne me fasse devenir homosexuel, ce qu’ils auraient désapprouvé ! Naturellement, à l’époque, on pensait que l’homosexualité était un choix, le résultat d’un conditionnement, comme pour se mettre à fumer ou à boire. D’ailleurs c’était alors un délit. Ma chemise et mes cheveux n’ont pas fait de moi un homosexuel, parce que ce n’est pas mon orientation sexuelle, et qu’aucun vêtement ni mode ne formate une orientation sexuelle.

Plus largement, je ne crois pas qu’on devienne quoi que ce soit du fait de son vêtement. D’ailleurs, les motivations du port d’un vêtement choisi sont tellement diverses ! Elles expriment plus qu’elles ne formatent. Certaines fois, elles sont si profondes, en relation avec les phases de la vie des êtres. Par exemple, quand la pudeur se construit dans le nouveau corps donné par la puberté, ou bien quand l’extravagance se mesure aux regards des autres pour pouvoir, à la fin, se moduler ! Et tant d’autres choses, parfois si passagères.

Ces questions sont celles de l’éducation en tant que science, art et technique. L’éducation non pour se « civiliser », comme le dit l’autre, mais pour « s’humaniser », c’est-à-dire pour entrer dans la communauté humaine en négociant son adaptation aux codes qui la dominent à chaque génération. Quand l’humanisme dit que les êtres humains sont les créateurs de leur histoire, il parle de cette « négociation » de chacun pour pouvoir participer au collectif.

Mais à présent, les brutes sont dans la place. Ces brutes confondent éducation et dressage. Dressage et domestication. Ainsi a-t-on entendu telle tête creuse du gouvernement suggérer d’imposer peut-être un uniforme dans certains quartiers. Tout est dit alors pour montrer comment la phobie religieuse se combine avec le mépris de classe. Et avec le sexisme bien sûr, puisqu’une fois de plus il s’agit d’un vêtement féminin. Alors on n’aura pas une minute de discussion sur ce que veut dire « éduquer » dans le monde de 2023. Comme si nos jeunes vivaient dans un autre monde, loin de celui dans lequel ils vivent vraiment. Comme si leur perception de la liberté et des rites de passage étaient encore ceux que leurs parents ont assumés. Mais ces derniers ne les avaient-ils pas eux-mêmes sévèrement négociés, surtout après 1968, mais déjà à la Libération avec les bas de soie et la clope au bec dans la rue ? Éduquer nous oblige, nous les adultes majeurs, à savoir fixer le point d’équilibre entre l’apprentissage de la liberté, la protection des enfants face aux uniformisations « culturelles » de tous ordres et l’instauration d’un régime général de civilité. Celui de la vie en commun, en société.

Rien de tout cela ne sera mis sur la table. On va en rester à un vulgaire pogrom symbolique de plus, à un même concert de sexisme, inconscient ou non, à une même islamophobie ordinaire.

Alors j’en resterai à ma participation à la lutte politique. L’interdiction de l’abaya n’a rien à voir avec la laïcité. Au contraire, c’est une agression de plus contre elle. Puisque le conseil français du culte musulman a dit que l’abaya n’est pas un vêtement religieux, de quel droit le gouvernement l’assigne-t-il aux musulmans ? L’État chez lui, l’église, la mosquée et la synagogue chez elles ! Ce n’est pas à l’État de fixer le contenu des religions. Il doit punir les comportements religieux délictueux. Comment le port d’un modèle de robe peut-il être un délit ? La police du vêtement est une aberration ! Sauf dans deux cas : la nudité en public et l’impossibilité d’être dévisagé ! Tout nu, ou tout masqué. Ainsi en a décidé… la loi, et rien d’autre. En dosant avec sagesse chaque mot.

Deuxièmement, en matière d’éducation et de protection de l’enfance et de la jeunesse contre les fléaux du moment pour pouvoir étudier, il y a bien autre chose à faire. À part l’urgence de la faim qui empêche d’étudier, dont le gouvernement se contrefiche, il y a encore d’autres menaces physiques assez directes comme le tabagisme, l’alcool, la drogue, l’addiction aux écrans et les problèmes de faillite de la capacité d’attention qu’ils génèrent. Mais tout ça c’est du business. Et le gouvernement l’encourage aussi en faisant comme s’il ne voyait pas. Ce déni est politique. Et ainsi de suite.

L’enjeu, ici, c’est déjà seulement de rester humain. C’est-à-dire de continuer à vouloir éduquer nos enfants pour qu’ils soient libres. C’est-à-dire capables, en toutes circonstances, et face à tous les enjeux, d’être maîtres de leurs décisions. Pour cela, le monde des adultes doit accepter l’idée de sa responsabilité collective à l’égard de l’enfance, et de la jeunesse en général. Donc aussi ne pas en laisser se noyer des milliers en migrations sans réagir. Ni supporter d’affamer et de maltraiter des milliers d’enfants. Ni d’en éliminer d’autres milliers de l’accès à l’école. Ou bien au placement familial décent en cas de détresse. Et enfin réagir à l’aggravation effrayante de la mortalité des nourrissons. Pour ne citer que cela.

Les enfants des singes jouent sans aucun respect pour les hiérarchies du groupe des adultes. Et les adultes, impassibles, jouent avec eux pour les aider à dominer leurs enjeux du moment. On doit pouvoir en faire autant.

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