Nuit noire pour les sondeurs 

La campagne européenne des insoumis aura été un petit chef-d’œuvre. Tout a fonctionné comme un sans-faute permanent. La liste menée par Manon Aubry a fonctionné comme un bon train sur ses rails. 

D’abord, la priorité stratégique aux quartiers populaires et à la jeunesse. Cela au moment même où la vieille gauche leur tournait le dos, une nouvelle fois, quelques mois seulement après son grand lâchage devant les révoltes urbaines. Ici, l’idée de « nouvelle France » et de « peuple » comme catégories sociales et politiques ont été correctement interprétées par les équipes insoumises. Porte-à-porte géants, tractages de masse, caravanes populaires nationales et départementales, « Manifestivals » et tous les autres moyens d’agitation politique que nous manions depuis dix ans ont été revisités. 

Le résultat est vite venu. Il a été ce surprenant nombre des gens qui disaient « ne pas faire de politique » avant et qui s’y sont mis cette fois-ci est spectaculaire. Certes il a dû arriver que des équipes ici ou là n’aient pas compris le phénomène (qui est parfait ?). Mais cela aura été résiduel. Pour l’essentiel, elles ont su le prendre en compte et lui proposer des débouchés d’action. De tous côtés se sont donc déployés des dizaines d’initiatives d’auto-organisation d’un type nouveau pour organiser les votes, les co-voiturages du jour de rassemblement ou de vote, la diffusion de mots d’ordre en messagerie. 

Ce fut au total un moment d’osmose politique. Le mot a une réalité que l’on peut décrire. Entre les activistes insoumis et les gens du commun des quartiers et des lieux de jeunesse, il s’est formé spontanément un continuum physique, fait de mots et d’affects. C’est un continuum de discours, de méthodes de travail, de pensées, de vocabulaire. Et cela non du haut vers le bas, mais dans un rapport d’influence mutuelle à 100 % transversal. C’est pourquoi j’ai pu dire à Lyon que nous n’avions pas « récupéré » le mouvement d’opinion, mais que nous avons été récupérés par lui, comme outil de travail politique. Nous avons la certitude d’avoir ramené des milliers de gens à l’action politique, et d’abord au vote. Dès lundi, les équipes de l’Institut la Boétie vont commencer un travail de recension générale des informations du terrain. Mon « laboratoire » à l’Institut, nommé « l’ère du peuple », et son observatoire vont travailler d’arrache-pied pour produire les conclusions théoriques que cette situation appelle.

Car encore une fois, cette campagne, véritable modèle de répartition des tâches et de performances militantes, ne ressemble à aucune autre avant elle. Manon Aubry et les équipes du siège ont exploité absolument toutes les opportunités d’action sans jamais rencontrer aucune adversité, toutes les autres listes ayant abandonné les terrains que nous visions. 

Nous sommes naturellement hors d’état d’évaluer, la veille, la conséquence électorale d’un tel phénomène. Et les sondeurs ne le permettent pas. Leurs capteurs ne peuvent pas voir le processus. Tous fonctionnent sur des catégories professionnelles et non sur des lieux de vie ou des niveaux de revenus. Leur vision simpliste de la société ne peut produire de résultats sérieux. Nous sommes donc limités à des instruments de comparaison purement militants : accueil au porte-à-porte, et dans la rue, remplissage des salles de rassemblement, prise de matériels de campagne, vitalité de l’implication des gens qui nous entourent. Mais dans ces registres, toutes les remontées de terrain sont les mêmes : cartons pleins. D’autant que, dans nombre d’endroits, les insoumis sont seuls sur le terrain. Et même dans les beaux quartiers, ou les « nids de bobos », le choix insoumis bat des records. Ce qui rend encore plus consternant le point de vue des « amis du centre-gauche ». Cela vaut les journalistes. Ils sont totalement coupés du terrain. Totalement en dehors de la vie quotidienne. Les sondages bidons sont la seule source dont ils disposent. On mesure l’ampleur du malentendu.

De notre côté, nous avons fait face sur trois fronts. D’abord, l’officialité. La tête de liste Manon Aubry a abattu un travail colossal avec le directeur de campagne Matthias Tavel. Ensuite, le terrain des quartiers, avec surtout ces porte-à-porte géants dans les villes (Lille, Paris, Marseille, Toulouse, etc.), non seulement dans l’hexagone mais aussi dans l’ensemble des Outre-mer, inclus la Calédonie et la Polynésie d’accès plus difficile… Et bien sûr les réunions d’éducation populaire : meetings, réunions de listes de signataires de soutien du monde intellectuel, artistique et syndical. Enfin, inhabituelle, l’articulation entre le groupe insoumis dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale et la campagne électorale. 

Tout a fonctionné pour le mieux. La pression des insultes et des dénigrement n’ont jamais entamé un seul groupe d’activistes. Au contraire, ils se sont développés sans cesse. Les personnes victimes de menaces, les agressés physiquement au fil des jours, tous ont été pris en charge dans les collectifs militants. Règne désormais un rude et solide mépris pour leurs auteurs. Et tout autant pour leurs complices médiatiques qui les ont invisibilisés avec soin. Cela représente désormais l’acquis d’une éducation de masse acquise en profondeur par le mouvement et ses amis. Pour finir, voici le diagnostic : nous n’avons rien cédé aux clameurs médiatiques ni à leurs tireurs de ficelles milliardaires. Nous avons été les serviteurs de causes justes portées avec fierté. Le peuple s’est emparé de nous et nous en avons été heureux comme jamais. Dans un moment terrible de l’histoire, nous savons que nous avons fait notre devoir d’humanité. « Comprendre ce qui se passe et y trouver sa place il n’y a pas de plus grand bonheur intellectuel » disait Léon Trotsky. Avec raison. 

Seules les prophéties sondagières ont été le handicap dans notre travail. Encore que nous ayons pu constater, cette fois-ci, un très considérable recul de leur perception dans les masses. Cependant, l’appréciation des rédactions, ces bulots de bureau qui ne sont jamais venus une seule fois sur le terrain, s’est faite sur cette seule base. La déchéance du silence sur l’interview de Netanyahu s’est largement confirmée par le goût de ces gens sans consistance pour inventer des bruits de couloirs et ragots pour alimenter leurs chroniques hors-sol. Eux-mêmes ont été incapables d’introduire un quelconque thème de débat de fond thématique. Les médias télévisuels ont évidemment tenté les débats, mais sans aucune originalité. Manon Aubry les a tous dominés de l’avis général. Quant aux médias écrits, 90 % de leur activité a consisté à colporter des bruits de couloirs et des intrigues d’appareils, parfois purement inventés par des gens intéressés à les faire circuler pour réussir leurs intrigues.

Sondages et médias, voilà à quoi se sont résumées nos difficultés. Ce n’est pas nouveau. Mais encore une fois, il faut le relativiser. Et même dire que cela avait aussi son effet positif par son côté grossier, parfois au-delà de toute raison. Cela nous a valu plus d’une fois la sympathie de gens dans des secteurs qui ne nous étaient d’abord pas favorables. Cela non plus, la classe médiatique ne pouvait pas le capter. Pour elle, l’équation : Palestine = musulmans = quartiers leur a continuellement interdit de comprendre l’ampleur et la transversalité du dégoût pour le génocide et ceux qui cherchaient à l’invisibiliser. Ce n’est donc pas seulement Netanyahu qui a perdu la bataille de l’opinion, mais la classe médiatique qui l’accompagnait a pris cher, elle aussi. Ceci expliquera cela bientôt.

Les dernières gesticulations de nos amis les sondeurs ont égayé les dernières heures de campagne officielle. Ce vendredi, à quelques heures de la clôture officielle de la campagne, d’aucuns faisaient la moue. Ils se dépêchaient de rattraper le retard qui leur promet le ridicule du week-end. Du coup, l’un annonce deux points de plus pour la liste Aubry. Il qualifie de « légère progression » ce qu’il acclamerait à son de trompe si c’était n’importe qui d’autre. Dommage pour lui. Il fera partie des victimes du 9 juin. Et il peut compter sur nous pour en faire des caisses à ce sujet dès le 10 : commission d’enquête, alertes de toute sorte. Car, bien sûr, nous sommes nous-mêmes trop conscients de l’inconvénient de tels outils si défaillants. Ces gens sont incapables de nous donner les informations dont nous avons besoin pour mesurer les effets de nos campagnes. Mais ils pèsent aussi et font pression sur l’opinion dans un registre de prophétie autoréalisatrice. Mais il y a aussi un autre enjeu : le sort de l’économie française tout entière. Pas moins. 

Les sondages politiques ne comptent pas pour les sondeurs. Ce ne sont que de petits hors-d’œuvre pour acquérir de la notoriété. Une façon pour eux de se faire reconnaître d’autres clients bien plus décisifs pour eux. Leur vrai fonds de commerce est… le commerce. C’est-à-dire les enquêtes pour définir la couleur préférée des consommateurs, la taille des emballages, bref, les préférences des clients. C’est décisif pour les résultats de ces entreprises. Nous leur rendrons service en leur montrant l’écart entre les prévisions et les réalités dans le travail des sondeurs. 

Les sondages politiques sont un excellent moyen de comparaison entre sondeurs. S’ils annoncent que 33 % des consommateurs préfèrent le brun, tandis que 6 % seulement préfèrent le rouge, et que ce n’est pas vrai, on voit le risque pour un marchand de carrosserie ou de chaussettes. Amis de l’économie française, notre devoir est d’alerter. Cela sera fait. Lundi nous publierons le tableau de ces performances. On verra l’écart entre les derniers chiffres donnés par ces « instituts » et le vote réel. Et aussi l’écart entre leur évaluation à 20 heures et le résultat réel trois heures plus tard. Le plus drôle, soyons-en sûr, ce sera le chiffre après la virgule, emblème de précision et pic d’escroquerie intellectuelle. On fera le podium des bonnets d’âne. Ça fera d’utiles visuels pour les réseaux. Mais, cette fois-ci, nous tenons l’occasion de commencer une campagne sur le fond pour assainir la profession. Nous avons trop besoin de sondages efficaces et les entreprises aussi. 

C’est pourquoi je crois que nous devrions demander que ceux qui se trompent tout le temps et le plus soient tout simplement proscrits du métier. Comme on le ferait pour un médecin qui prescrirait des remèdes inadaptés, un géomètre qui se tromperait sur ses mesures, un producteur de ce que l’on voudra dont les produits sont des arnaques pour le client. Les lendemains de campagne électorale ne seront agités que pour les mauvais perdants. 

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