La nouvelle floraison de boules puantes anti-LFI se fait contre le thème de « la Nouvelle France ». Elle est intensément écœurante. La stupidité, l’inculture et le sectarisme haineux se tiennent par la patte pour continuer une sale besogne de diabolisation. Pour finir, seul s’en nourrit le projet d’alliance politique de toutes les droites. J’ai bien écrit « de toutes les droites ». Car il n’y a plus vraiment d’extrême droite en France à moins d’y assimiler toute la droite traditionnelle qui a déjà totalement absorbé son programme. C’est par cet aspect que l’opération doit d’abord être analysée. La séquence en cours a été mitonnée aux petits oignons, comme on dit. On devine les coupeurs de cheveux en quatre, les psalmodieurs de mantras à l’œuvre. Mais eux-mêmes sont le produit d’une époque. Et cela compte à cet instant peut-être davantage que leurs conclusions. Leur identité sociale est ici décisive. Voyons cela.
Parce que nous luttons pied à pied, dans chacun de nos discours notamment, contre le racisme, nous donnerions au racisme sa réalité. Et cela pour mieux en faire un « fonds de commerce ». Ils le disent sans avoir toujours conscience de ce que cette formule révèle de leur manière de penser les rapports politiques et humains. Et nous voici donc aussitôt repeints en « racialistes ». L’hebdomadaire extrémiste « Marianne » a poussé le plus loin pour l’instant ce nouvel argumentaire du « printemps républicain » avec une « Une » de film d’horreur. Sans imagination, « Le Figaro » rejoint le chœur et reproduit les éléments de langage. Ce ne sera pas le dernier à obtempérer.
Dans l’histoire de la propagande, ce n’est pas nouveau. Car déjà, face au « Front populaire » la propagande des « Actualités » dans les cinémas stigmatisait les partis de gauche, car ils ne « s’intéressent qu’au bien-être égoïste des ouvriers alors que des millions de paysans souffrent sans aide ». Ainsi, ceux qui combattent les causes des fractures de la société sont-ils tenus pour coupables d’une façon ou d’une autre de ce qu’ils nomment.
C’est le grand retournement. En quelque sorte. Le « risque » change alors de place : ce n’est plus la fracture le problème, mais la fracturation que le discours de la conflictualité rend visible. « Cachez ce sein que je ne saurai voir », s’horrifie Tartuffe. Les anti-racistes instaurent le racisme, les protestations du pauvre prouvent la puissance du riche, l’ouvrier valorise le patron et ainsi de suite. Et chacun des auteurs de ce grand retournement de se donner une pause d’intelligence inquiète. Ainsi se demandait-on sur telle chaîne d’information si la « Nouvelle France » en « exaltant le grand remplacement », durcissait le concept de « créolisation ». Que ce soit une autre manière de décrire le même phénomène (mais lequel, s’étranglent-ils ?) dans un domaine plus large, n’effleure naturellement pas leur esprit. Il est vrai que j’avais dû déjà subir cet été les flèches d’Henri Guaino, souvent mieux inspiré, m’accusant à propos de créolisation de vouloir « remplacer le peuple français ». Rien de moins.
Le propos de ces piliers de bonne conscience, je le sais bien, de toute façon n’est ni d’essayer de comprendre, ni de formaliser une ligne d’idée contraire, mais seulement d’empoisonner le message en diabolisant le messager. D’abord, parce qu’ils sont incapables d’autres choses la plupart du temps. Ne les croyons pas toujours meilleurs qu’ils ne sont. Leur imagination et créativité ne parviennent pas souvent à s’arracher aux psalmodies du moment. Ensuite, parce qu’ils affichent sans gêne leur « ressenti » sans se méfier d’eux-mêmes. C’est le système Trump : « pas besoin de règles de pensée, ma conscience me suffit ! » Et donc comment pourraient-ils se rendre compte qu’ils parlent en raison d’un banal conformisme de classe sociale. Mais mon devoir est de faire comme si leur offensive coordonnée était autre chose. Et pour cela, je dois la traiter pour ce qu’elle dit, mais sans jamais oublier d’où elle vient. Toute chose tient à la matière qui la compose. En quoi une idée aussi banale que « la Nouvelle France » justifierait un tel émoi si la cause n’était pas dans ceux-là mêmes qui redoutent l’idée ? Pour comprendre, examinons de plus haut.
L’offensive raciste actuelle et son contenu islamophobe sont naturellement une stratégie d’éléments de langage émis par les récitants des catégories sociales adverses. Ils font le job : diviser en profondeur le grand nombre populaire. Cependant la réussite de la diffusion dépend de mécanismes de transmission plus diffus mais historiquement bien identifiés. Elle porte la marque des milieux dont elle exprime les angoisses socio-culturelles. Wilhelm Reich (« Psychologie de masse du fascisme » 1930) décrit bien ce contremaître allemand au chômage dans son pays dans les années vingt/trente, méprisé par sa famille même parce qu’il ne travaille pas. Mais le samedi, il met son uniforme brun, son baudrier et son brassard nazi. Il patrouille dans les rues gonflé d’importance par la peur qu’il répand, mais aussi par les félicitations qu’il reçoit d’autres abrutis dans son cas. Les catégories sociales en voie de déclassement dans « la suite dorée de la bourgeoisie » comme la nommait Marx, s’affolent de la radicalisation des rapports sociaux, sur laquelle elles n’ont plus aucune prise et qui les prive de tout rôle. Elles mettent l’uniforme de la bonne conscience une fois par page et le baudrier du « renvoi dos à dos » qui lui donne la position de surplomb fantasmée. Chaque fois où cette radicalisation s’exprime, comme le céphalopode, qui a sa tête dans le pied, elles quittent la scène en jetant de l’encre. Elles brouillent les contours et aveugle cette scène « que je ne saurai voir ».
Le monde ainsi flouté change de sens. Les racisés ? Ils sont en majorité dans les milieux populaires. Les fuyards refusent d’y être identifiés. Ils insultent d’impersonnelles « émeutes urbaines » quand nous identifions des « révoltes populaires ». Jalousie : les « racisés » sont tant de fois plus instruits que ces faux « intellectuels », plus ouverts à des mondes culturels inconnus d’eux. Les « racisés » sont si souvent liés familialement aux guerres justes alors que parfois les pères des petits porte-plumes les ont perdus dans le camp de l’oppresseur. Et ainsi de suite. La stratégie du racisme trouve sur ce mode de nombreux alliés dans la plèbe des déchus du système. Ils avaient pourtant été les plus ardents louangeurs de la « mondialisation heureuse ». Le phénomène qui rend possible cette déchéance intellectuelle est spécifiquement lié au déclassement social. Car le rôle social de petit idéologue des dominants était mieux valorisé, matériellement et symboliquement, quand le néolibéralisme, de droite et de gauche, brillait encore de mille feux. Comme tel, c’est un vecteur puissant de nostalgie. « C’était mieux avant ». Ici s’enclenche un conservatisme qui a vite fait de fossiliser des empreintes temporelles envahissantes. Et mortelles. Car empoisonner le messager pour effacer le message empêche d’entendre l’alerte et surtout de s’organiser pour y réagir. Rien ne fait mieux le jeu de l’adversaire.
Je reviens à la question de départ. Qu’est-ce que « la Nouvelle France ». Pardonnez-moi : je dois user d’une langue un peu abstraite comme j’y suis contraint pour faire court. Je résumerais volontiers d’abord d’une phrase. La Nouvelle France, c’est la France telle qu’elle s’est transformée du tout au tout, depuis 1958. Non seulement d’un point de vue social, mais aussi culturel au sens de la perception de soi qu’ont les catégories sociales et humaines qui la composent. Prendre en compte ces deux dimensions nous distingue. Sur le plan de l’analyse, nous ne réduisons pas tout à l’économie. Ni aux techniques d’une époque. Ni aux références ethniques ou religieuses d’une population. Outils d’analyse et d’action, le concept analyse la communauté humaine comme d’un fait socio-culturel global en continuelle transition. Dans ce processus du remplacement d’une génération par l’autre qui en est le substrat s’opère à chaque cohorte. De l’une à l’autre, la socialisation des jeunes est le vecteur concret par lequel s’opère leur créolisation. Rien de plus, rien de moins. Et contrairement à ce qu’affichent divers médias dans leur propagande anti-Insoumis, il ne s’agit pas que des changements donnés par les migrations. La « Nouvelle France » est aussi fille de l’émancipation féminine du dernier demi-siècle. Mais aussi porteuse des combats féministes du présent ou le système a soumis les femmes à une crise des temps sociaux qu’elles assument : famille, métier etc… . Elle est aussi le nouveau visage des exploités de notre pays : de la jeunesse devenue catégorie sociale précarisée, aux nouveaux « ouvriers du flux » et « ouvriers de service ». Elle est aussi ce que le mode de vie urbain a fait de notre peuple : un ensemble très interconnecté et aussi très individué. Toute cette « Nouvelle France » est à la fois porteuse de goût du futur pour notre pays et enfermée dans un carcan par les dominations qu’elle subit.
« La Nouvelle France » porte un message par son seul intitulé dans le combat concret. C’est un message de fierté et de confiance en soi pour ceux qui s’y reconnaissent. Les membres qui font, vivent ou interprètent la nouveauté sont appelés à en être fiers et à s’approprier ce destin collectif. Par extension, et dans la logique du changement permanent de la société, la Nouvelle France pronostique une créolisation permanente de la population. Elle est d’autant plus forte en ce moment que la nouvelle population est un brassage sans précédent de la migration intérieure et extérieure au pays. Elles obligent les individus à « s’inventer » à partir d’eux-mêmes, au présent. Et cela d’autant plus fortement qu’ils n’ont aucun modèle culturel environnant vraiment dominant auquel « s’assimiler ». S’il fallait entrer dans le détail, j’irais jusqu’à invoquer comment, face à une série télévisée filmée dans le cadre des USA, il y a la même distance culturelle pour n’importe quel jeune en France, quelque soit son lieu de vie ou bien son origine ethnique. Le modèle humain est donc créolisé à longueur d’imprégnation comme spectateur. Cette Nouvelle France, c’est aussi et surtout donc celle de ses projets à inventer pour sa propre vie personnelle. Il en est ainsi quand la fragmentation sociale n’assigne plus (même si c’est très relatif et surtout « ressenti ») de destin social préétabli. Mais la même obligation de création s’impose pour la vie collective à guider en direction de l’intérêt général de cette dernière.
Ici vient la nouveauté de l’impératif écologique. Qu’on le veuille ou non, c’est là une composante désormais incontournable. La Nouvelle France y est assujettie qu’elle le veuille ou non. Et elle doit y répondre obligatoirement si elle veut assurer sa survie et celle de ses enfants. Il s’agit d’inventer les changements à faire dans la civilisation humaine pour assumer les conséquences du désastre du changement climatique et de la surexploitation de l’environnement.
Au total, « la Nouvelle France » c’est à la fois un fait, un projet et son moyen populaire. C’est le remplacement de générations sur des bases culturelles entièrement nouvelles, une créolisation des cultures présentes et un projet politique pour affronter le futur écologique de la condition humaine.
J’en reste là aujourd’hui. Je forme le vœu que cette réflexion puisse avoir lieu dans un cadre plus large que ce modeste blog. Pour aider à y réfléchir, je place ici un lien vers un article plus ample, publié en duo sur notre journal en ligne « l’ insoumission ». Il fut publié comme réplique à un article lamentable d’ignorance paru dans le journal « le Monde ». Son auteure, pourtant bien mal placée pour ce genre d’angle, s’était en effet immédiatement positionnée sous le point de vue « borné » d’après lequel il s’agirait d’une nouvelle forme d’identitarisme. Nous y définissions « la Nouvelle France » au contraire comme le résultat d’un brassage dont nous décrivions quelques exemples socio-culturels de haute amplitude.