Source : AFP

Salut Lionel, merci Lionel

Prévenu trop tard de l’hommage de la nation qu’on te rendrait aux Invalides, je t’ai pourtant accompagné de cœur, mais de loin dans ce qui se passait autour de ta mémoire ce jour-là. J’ai modifié le début de mon texte initial pour rester sur le ton qui me convient mieux dans cette circonstance. La tristesse que j’éprouve à ton départ reste chargée de la colère que j’ai gardée à propos de la façon dont tu as été rayé si cruellement de la vie politique de notre pays. Comme beaucoup, je sais de quelle bifurcation de l’histoire cet épisode a été le point de départ, jusqu’au bord de cet abîme où nous vivons désormais. Ceux qui croient t’avoir remplacé continuent à tourner le dos à la méthode de ce que tu avais entrepris. Ils ne font qu’ignorer ce que tu avais si brillamment entrepris. Comme tu avais rassemblé tous ceux qui y étaient prêts, alors j’y ai eu ma modeste part. Je n’oublie pas combien tu savais respecter les autres tout en dirigeant l’ensemble selon ton plan d’action.

Alors, quant à moi, je te maintiens ta carte de « membre d’honneur de la gauche socialiste » que tu avais réclamée avec humour dans ton discours au congrès de Brest ! C’était au lendemain de cette incroyable victoire que tu nous avais permis d’arracher aux législatives, sans être passé par la case des présidentielles. Tu avais dit « l’alliance rouge rose vert, c’est moi, les trente-cinq heures, c’est moi, je mérite etc. » Le fait est que c’était le programme dont nous avions harcelé les réunions du parti pendant cinq ans. Rien n’était plus élégant et fraternel de ta part que cette façon de nous associer à la victoire que tu avais construite et aux conquêtes sociales qu’elle avait rendu possible. Tu adhérais sincèrement à la ligne sociale-démocrate telle que tu me l’as résumée : « L’ère des guerres et des révolutions est terminée. Je suis social-démocrate : c’est dans la dynamique du système que l’on fait des prises d’avantage pour les travailleurs ». Je n’étais pas d’accord, je te l’ai dit. Tu l’as accepté de ma part sans jamais m’en tenir rigueur. Au contraire, puisque tu m’avais nommé dans ton gouvernement. Mais je veux témoigner que tu n’as jamais cessé de penser la politique, de te situer dans une histoire longue et de te référer à la théorie marxiste qui nous réunissait. Je conserve ton exigence de raisonnement et de rigueur dans la construction intellectuelle. Je maudis le jour où tu as été éliminé dès le premier tour de manière si injuste. Tu aurais changé l’histoire de France, en mieux, en grand. Ceux qui t’ont barré la route du retour en première ligne n’ont rien produit d’autre qu’eux-mêmes. C’est-à-dire rien. Dans un monde alors ultralibéral, tu as donné à la France le gouvernement le plus à gauche du monde du fait de ce contexte. En gouvernant le premier avec des communistes sept ans après la chute du mur et le premier en Europe avec des écolos, et même avec deux ministres de la Gauche socialiste, tu stupéfiais les ténors de l’internationale socialiste qui te regardaient comme un extraterrestre. Il fallait voir leur tête au congrès du Parti européen en te voyant arriver là où ils comptaient célébrer le seul Tony Blair gagnant trois mois avant toi !

Salut Lionel. Merci Lionel. Je vais avec les miens sur le grand chemin que tu voulais maintenir ouverts à ta façon. D’après moi, « L’ère des guerres et des révolutions est engagée et c’est dans la dynamique de l’action populaire que s’écrit le futur ». Un jour ou l’autre, on saura qui avait raison. Un jour, avant la campagne, je t’ai proposé de mettre la phrase de Bachelard dans les slogans « le futur ce n’est pas ce qui va arriver, mais ce qu’on va faire ». Tu as souri. Pour l’instant, on pleure d’avoir manqué ce que tu avais rendu possible.

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