Comment les classes dominantes ont imposé l’inaction climatique à l’ensemble de la société ? 


Chaque semaine, l’Institut La Boétie dont Jean-Luc Mélenchon est co-président, édite une note intitulée « données et arguments ». Elle sert de référence pour les débats de formation dans les groupes d’action de La France insoumise. Cette note sera reproduite ici dans le but de documenter les mots d’ordre du mouvement et de permettre partout des débats argumentés.


Nous le savons tous désormais : la crise écologique a atteint un point critique. Nous avons dépassé ou sommes en train de dépasser tous les objectifs que nous nous étions fixés pour la résorber et limiter ses effets. Mais, alors que l’ensemble du champ politique (y compris la droite et l’extrême droite) prétend maintenant faire du combat contre le réchauffement climatique une priorité, il faut rappeler qu’il y a des responsables précis à l’origine de cette situation. Malgré toutes les alertes de la science, les classes dominantes se sont sciemment mobilisées ces dernières années pour empêcher toute action climatique, dans le but de préserver leurs profits issus du « capitalisme fossile ». 

1- La catastrophe climatique et la responsabilité des classes dominantes

a) Aucune frein n’a été mis au capitalisme fossile malgré les alertes 

=> Nous avons connaissance de la crise écologique depuis des décennies, mais surtout nous savons qu’au point où nous en sommes, elle ne peut être résolue que par une politique révolutionnaire. Limiter le réchauffement à 1,5° comme le demande l’Accord de Paris (2015) implique de réduire drastiquement nos émissions de CO₂, et donc un changement rapide et radical de notre mode de production et de consommation. Même le rapport spécial du GIEC en 2018 le reconnaît noir sur blanc.  Depuis 2021, l’Agence internationale de l’énergie nous dit aussi explicitement que pour limiter le réchauffement à 1,5°, on ne peut plus construire aucune infrastructure fossile (mine de charbon, oléoduc, gazoduc, etc). De la même façon, il faudrait que 89 % des réserves de charbon et 56 % des réserves de pétrole estimées aujourd’hui restent inutilisées en 2050. 

=> En 2025, le réchauffement moyen était déjà de 1,47°. C’est la 3e année la plus chaude jamais enregistrée. Et c’est la première fois qu’une période de 3 ans (2023, 2024, 2025) dépasse la barre des 1,5° de hausse moyenne. On court droit dans le mur. 

=> Pourtant, plus que jamais, le capitalisme fossile continue de croître : 

● En 2022 : 

○ Profits records du secteur fossile : 4000 milliards de dollars (= le PIB du Japon)

○ Construction de 432 mines, 119 oléoduc et 477 gazéoducs (= 23 fois le tour de la Terre)

○ La Norvège a accordé en une année autant de permis d’exploration (700) qu’au cours des 25 années précédentes !

● Entre 2016 et 2021, les 60 plus grandes banques mondiales ont injecté 5000 milliards de dollars dans les projets d’énergie fossile 

● En 2023, l’investissement mondial dans le pétrole et le gaz était déjà 2 fois plus élevé que le niveau compatible avec la limitation du réchauffement à 1,5°. 

b) Contre la science, les classes dominantes tentent d’imposer l’idée du « dépassement » 

=> Pour justifier leur inaction, les classes dominantes veulent imposer l’idée suivante : on peut tout à fait dépasser temporairement les limites de réchauffement des températures (1,5°) si on arrive à les faire redescendre a posteriori. Autrement dit : on peut continuer d’émettre autant de CO2 qu’on veut, il suffira de développer des technologies de « capture et de stockage du carbone » d’ici la fin du siècle pour réussir à éliminer ce CO2 accumulé. C’est ce que le géographe suédois Andreas Malm a appelé « l’idéologie du dépassement »

=> Ce projet est illusoire et dangereux. Ces technologies ne sont pas assez développées : aujourd’hui, seul une poignée d’entreprises la pratiquent dans le monde, et sont en capacité de stocker uniquement 45 mégatonnes de CO2, soit à peine 0,1 % des émissions totales. C’est dérisoire. Et même si on arrive à les développer, le réchauffement climatique survenu dans l’intervalle aura eu des conséquences dramatiques, mortelles et irréversibles : montée des eaux, catastrophes climatiques, sécheresses, etc. En réalité, ce projet sert uniquement à préserver le statu quo.

=> Les classes dominantes ont tout mis en œuvre pour imposer cette idée du dépassement dans les cercles de la gouvernance mondiale du climat (les COP, le GIEC, etc). Elles en ont fait un outil totalement incantatoire, non-contraignant, et aligné sur les intérêts du capitalisme fossile : 

● Par exemple, l’Accord de Paris ne fixe aucun plafond d’émissions à respecter, et il ne mentionne pas une seule fois les termes « combustibles fossiles » ou « énergie fossile ». 

● Dans le rapport spécial du GIEC en 2018, 568 des 578 scénarios envisagés pour limiter le réchauffement à 1,5° impliquent de dépasser temporairement ce seuil…  

c) La crise écologique est un « paupéricide » imposé par les plus riches 

=> La crise écologique est l’oeuvre des capitalistes et des plus riches : 

● 10 % les plus riches = 50 % des émissions mondiales // 50 % des plus pauvres = 10 % émissions

● Entre 2000 et 2025, les 1% les plus riches ont émis 2 fois plus que les 50 % les plus pauvres 

● Même les classes populaires des pays riches ne sont pas responsables : entre 1990 et 2019, les émissions par habitant des 50 % les plus pauvres des États-Unis et de l’Union européenne ont baissé d’un tiers, à cause de la baisse des salaires réels et de la consommation !

=> Le capitalisme fossile touchent de plein fouet les plus pauvres :

● Selon l’ONU, 80 % des pauvres dans le monde font face à au moins 1 risque climatique, 60 % font face à au moins 2 risques climatiques, et 30 % font face à 3 ou 4 risques à la fois ! 

● Il tue : par exemple, l’oléoduc EACOP de Vincent Bolloré en Afrique de l’Est provoquera chaque année la mort de 7661 êtres humains selon l’ONG Global Witness (estimation basse)

● Li’déologie du dépassement est « une peine de mort de masse au nom du caractère sacré du capital » (Malm)

2- La lutte du capitalisme fossile pour préserver ses profits 

a) Empêcher « l’échouage d’actifs » fossiles : 

=> Pour répondre à la crise écologique, il faut non seulement arrêter de construire des infrastructures fossiles, mais aussi fermer celles qui existent déjà. C’est-à-dire détruire des investissements avant qu’ils aient pu être rentables. C’est ce qu’on appelle « l’échouage d’actifs » : c’est le pire cauchemar des capitalistes. 

=> Et pour cause, l’échouage d’actifs fossiles serait une catastrophe pour l’ensemble des classes dominantes, car le capital fossile est extrêmement lié au reste du circuit économique. Autrement dit, si le capitalisme fossile tombe, c’est tout le capitalisme qui tombe avec :

● Les 50 plus grandes banques européennes détiennent, de manière directe ou indirecte, 40% de leur portefeuille total d’actions dans le secteur fossile.

● En 2021 le pétrole brut est devenu le produit le plus échangé dans le monde. Si on y ajoute le pétrole raffiné, il représente à lui seul 8% du commerce mondial total ! 

● Selon les estimations les plus hautes, la baisse du PIB mondial suite à l’arrêt du capitalisme fossile pourrait être de 185 billions de dollars, soit 60 fois plus qu’après la crise de 2008. 

b) Refuser la transition aux énergies renouvelables au nom de la rentabilité

=> Non seulement les capitalistes ne veulent pas mettre à l’arrêt leurs infrastructures fossiles existantes, mais ils n’ont même pas entamé la transition vers les énergies renouvelables. Il y a bien eu une hausse des investissements en renouvelables dans les années 2010, mais aucune baisse équivalente du fossile qui constitue encore 82% de l’énergie mondiale. Pire, les investissements en renouvelables diminue désormais : entre 2024 et 2026, Total a augmenté ses investissements fossiles de + 5 à 10 % et baissé ses investissements renouvelables de – 10 à 20 %. 

=> La raison est simple : malgré un coût très faible (le solaire est « la source de production la moins chère de toute l’Histoire » selon l’Agence internationale de l’énergie), les énergies renouvelables offrent moins d’opportunités de profits que les énergies fossiles. La ressource énergétique étant abondante (eau, vent), le coût marginal de production d’une unité d’énergie supplémentaire est nul et donc les prix restent bas. Par ailleurs, l’énergie solaire ou éolienne n’offre pas de possibilité de rente contrairement à un gisement de pétrole ou de gaz. Globalement, le vent ou le soleil sont moins facilement marchandisables que le pétrole et le gaz. Ce qui fait que le taux de rentabilité des énergies renouvelables est deux fois plus faible que celui des énergies fossiles. 

=> Bref, si le passage aux énergies renouvelables n’a pas eu lieu, ce n’est pas à cause d’une infaisabilité technique, mais bien à cause des intérêts privés des capitalistes. C’est la recherche de rentabilité qui a conduit à la catastrophe climatique. 

Conclusion 

Les classes dominantes ont œuvré en faveur de l’inaction climatique, en pleine connaissance de cause. Elles ont fait primer leurs profits privés sur l’intérêt général et les vies humaines. Elles ont très bien compris que la crise écologique appelait une réponse anticapitaliste et révolutionnaire, et font tout pour empêcher cette révolution d’advenir. Dans ce contexte, la tâche du mouvement écologiste n’est pas de demander aux élites « d’écouter la science » ou de « revenir à la raison ». Pour préserver une planète habitable pour tous·tes, il faut construire un rapport de force direct avec ces classes dominantes et viser le démantèlement du capital fossile, responsable de la situation. Pour cela, il faut combiner les résistances « par le bas » et l’instauration d’un pouvoir de rupture en capacité de mener la grande planification écologique dont on a besoin. Le référendum de 2023 Équateur, héritier de luttes commencées avec la révolution citoyenne de Rafael Correa, est un exemple de victoire dans ce domaine : après des mobilisations locales massives, le peuple a pu voter au niveau national en faveur de l’interdiction du forage de pétrole dans la forêt de Yasuni.

Lire aussi

DERNIERS ARTICLES