On devrait faire un sondage sur ce point. Car en ce moment, un grand nombre de médias publient des articles pour mettre en garde contre la signification des enquêtes d’opinion à tant de mois de distance de l’élection présidentielle ! « Les sondages dans ces délais sont vides de sens », disent-ils tous désormais. Et même leurs lourdes erreurs du passé récent sont beaucoup rappelées. Mais si c’est le cas, pourquoi les sondeurs sondent-ils ? Le font-ils en sachant que leurs enquêtes sont fausses ? Mentent-ils sciemment ?
Cependant, les conditions de base de la production de ces manipulations étant toujours là, on peut penser qu’elles ne vont pas cesser avant longtemps. En effet, les médias ont besoin des sondages pour avoir des évènements à commenter ayant une apparence assez solide comme réalité. Un sondage, c’est le rêve du commentateur : il est produit à bas prix et réalisé à la demande, hors de toute actualité effective. C’est donc une composante à part entière de ce que l’on peut appeler la « production artificielle de l’information ». De leur côté, les sondeurs ont besoin des sondages politiques pour se faire connaître et se mettre en valeur. Ainsi, peuvent-ils capter la clientèle commerciale aux yeux de laquelle ils peuvent briller sans difficulté avec une apparence de sérieux et de qualité. Cette dépendance entre sondeurs et médias est aussi souvent renforcée par les connivences personnelles ou familiales garantissant la continuité de ces pratiques de manipulations.
D’ailleurs, on ne note qu’aucun de ces médias ne s’attarde sur les conditions de la production matérielle des enquêtes et encore moins sur la qualité représentative des échantillons et des matrices qui les structurent. Pourquoi ? En fait, ces mises en cause actuelles des sondages sont seulement des alibis et, pour mieux dire : des prétextes. Cela permet d’afficher l’innocence des médias dans le recours aux manipulations auxquelles ces « enquêtes » servent. Et aussi parce que parfois, ces médias veulent prendre en compte les moqueries du public désormais bien informé sur l’enfumage que sont ces sondages. En toute hypothèse, aucun média, à part « Ouest France » en 2022, n’a jamais pris la décision de cesser de publier des sondages politiques. On le sait donc : les publications ne cesseront nulle part. Et cela en toute connaissance de la manipulation qu’elles comportent. De leur côté, les sondeurs ne craignent rien. Ces critiques ne comportent aucun risque. Ils peuvent continuer à se tromper lourdement sans aucune conséquence pour eux. Deux jours après le constat de leurs erreurs, même très lourdes, la vie reprend comme avant. Tout est oublié sur les plateaux où ils viennent débiter leurs inventions avec la tête des mathématiciens qui viennent de découvrir les constantes de l’univers ! Trois jours après s’être trompés de cinq points à mon sujet quarante-huit heures avant le vote, et de trois points en début de soirée, les farceurs de l’IFOP étaient là de nouveau pour faire les malins accompagnés de ceux qui ne s’étaient trompés que de trois points tout le temps ! Et pourtant quelle collection d’absurdités ! L’histoire en témoigne ! Un an avant l’élection présidentielle, était annoncée la victoire de Giscard face à Mitterrand avec 20 points d’avance ! La victoire de Balladur avec 30 points d’avance ! La victoire de Ségolène Royal face à Nicolas Sarkozy, celle d’Alain Juppé, Manuel Valls, François Fillon, Bruno Le Maire pour 2017. Puis ce fut la victoire de Valérie Pécresse pour 2022 ! Le grand prix de la manipulation : en 2021, les sondages annonçaient un écart de 20 points entre Marine Le Pen et moi : l’écart réel fut de… un point. Parfois, la lecture des détails de ces grosses blagues révèle un travail fait n’importe comment au dernier moment. Ainsi quand un grand sondeur trouve que 60 % des électeurs de LFI sont opposés à toute alliance… avec LFI ! Ou aujourd’hui quand des sondages prédisent que 4 électeurs PS sur 10 voteraient Bardella. Qui peut le croire ? Disons-le comme il faut le voir : le score de Bardella est surévalué d’au moins dix points à cette étape. Le nôtre est sous-évalué lourdement du fait de la nature des échantillons, d’une part, et d’autre part du vide de réponses dans les quartiers populaires et dans la jeunesse. Ceux-là ne répondent pas ou mentent pour ne pas être identifiés politiquement par peur de toutes les représailles auxquelles donne lieu l’affichage LFI, ainsi comme a voulu le montrer le traitement réservé à Rima Hassan.
Admirons cependant comment le cinéma des sondages a élargi ses registres. À présent, au fil des mois, les sondeurs produisent une histoire dans l’Histoire. Ils organisent des suspenses. Ils imaginent des courses-poursuites entre candidats et de palpitants « croisements de courbes ». Mais la totalité de ces exercices lamentables reposent sur une certitude idéologique et y reviennent toujours : l’élection se gagnerait au centre. Ce dogme vient des années soixante-dix et de la période de l’ascension sociale des classes moyennes issues du prolétariat « boomer » d’après-guerre. Cette victoire serait d’autant plus sûre que l’extrême droite arriverait au second tour. Les sondeurs ne font aucune actualisation de la situation des classes sociales. Leur vision du monde consiste à attribuer à une situation sociale un bulletin de vote, parfois corrigé par l’âge (mais pas toujours) ! Résultat : ils vivent dans un monde qui n’existe plus ! Et de fait, les correspondances sur lesquelles ils raisonnent n’existent plus non plus ! Alors, en dépit de leurs pronostics, le « centre » perd le plus souvent, y compris contre l’extrême droite. Ainsi, Hillary Clinton a perdu face à Trump en 2016, le Parti Démocrate italien a perdu face à Meloni en 2022, le Parti social-démocrate finlandais a perdu face à l’extrême droite en 2023, le parti de centre-droit autrichien a perdu face au FPO en 2024, Kamala Harris a perdu face à Trump en 2024. En revanche la gauche dite « radicale » sait gagner face à l’extrême droite, contrairement au préjugé répandu par les propagandistes du « centre toujours vainqueur » ! Lula a gagné contre Bolsonaro en 2022 ! Le NFP (programme de rupture) a gagné contre le RN en 2024 quand 100 % des sondages le donnaient perdant ! Les fronts antifascistes derrière LFI existent aussi avec vigueur. En 2024, lors de seconds tours LFI/RN les électeurs macronistes choisissent d’abord LFI, avant même l’abstention. 70 % des électeurs macronistes qui se sont déplacés ont alors choisi LFI, alors même que 83 % des macronistes étaient censés « détester Mélenchon » sur le papier. Et en 2026, on a vu comment la mobilisation antiraciste pour soutenir Bally Bagayoko a largement dépassé LFI. Et le même Bally Bagayoko a été élu président d’une intercommunalité dont 6 maires sur 8 ne sont pas Insoumis. Il en va de même pour Omar Yaqoob, maire LFI de Creil, élu président d’une intercommunalité dont 10 maires sur 11 ne sont pas Insoumis. Enfin, évoquons un credo non moins propagé : Mélenchon serait « un boulet » pour la gauche. Cette « appréciation » a été formulée pour la première fois en 2013 par « le Parisien » ! Et rabâchée sans imagination au fil des campagnes électorales en dépit de deux progressions de mes résultats présidentiels jusqu’à 22 %. Pendant ce temps, tout le reste de la gauche « non-boulet » s’effondrait en dessous de cinq pour cent !
À présent, une nouveauté : depuis un an, je serais « le plus détesté « des politiques ». Cette « détestation » est une invention dans la mesure où la question n’a jamais été posée dans ces termes par aucune enquête. Et elle est fausse. Le terme sondé concerne les « opinions négatives ». En réalité, la catégorie « le plus détesté » n’est mesurée par aucun institut. » IFOP demande « avez-vous une bonne ou une mauvaise opinion ? ». Opinion-Way demande « est-ce que vous souhaitez que cette personnalité gagne en influence ? » Cluster 17 de son côté mesure : « appréciez-vous ? » et « soutenez-vous ? ». Les résultats ne sont pas ce qui se dit. Dans le dernier sondage de Cluster 17 par exemple, Emmanuel Macron, François Bayrou, Anne Hidalgo y sont moins appréciés (baromètre des personnalités, Cluster 17/Le Point, mars 2026). Et puisqu’on en est à ce sujet de pure intox, notez : je suis le 4ᵉ qui recueille le plus de soutien – le 1er à gauche et 1er hors RN de manière générale (baromètre des personnalités, Cluster 17/Le Point, mars 2026). Les mêmes outils m’attribuent le 3ème « potentiel électoral », hors RN et le premier à gauche. Et pour finir avec une réponse aux jaloux de la « goche » qui se répandent en commentaires au sujet de ma popularité et capacité électorale, j’ai noté : il y a plus de gens qui disent qu’ils ne voteront jamais pour Faure, Tondelier, Ruffin, Hollande que de gens qui disent qu’ils ne voteront jamais pour moi (Cluster 17, janvier 2026, sondage exclusif pour Marianne). Alors ?
Le plus savoureux dans la grande incertitude que les sondages amplifient est le désordre qu’ils contribuent à créer. Puisqu’ils sont des leurres, tous ceux qui s’y réfèrent sont plongés dans le noir : ils doivent faire « comme si », au détriment de toute réflexion stratégique sur le sens d’une candidature et la réalité des rapports de force.
En réalité, les sondages sont une calamité qui ridiculise la démocratie en la transformant en une basse activité de concours de pronostics pour éliminer des personnes plutôt que pour choisir une ligne d’action. Une calamité personnalisant la politique et dépolitisant les candidats. Une loi adoptée à l’unanimité au Sénat prévoyait leur interdiction un mois avant l’élection pour qu’ils cessent de peser sur elle. Elle n’a jamais remontré son nez depuis… L’argent poursuit son cours.