Pourquoi avons-nous besoin d’une décolonisation numérique ?

Chaque semaine, l’Institut La Boétie dont Jean-Luc Mélenchon est co-président, édite une note intitulée « données et arguments ». Elle sert de référence pour les débats de formation dans les groupes d’action de La France insoumise. Cette note sera reproduite ici dans le but de documenter les mots d’ordre du mouvement et de permettre partout des débats argumentés.


La décision de Donald Trump d’interdire l’usage de modèles d’IA de l’entreprise Anthropic aux non américains nous rappelle une chose : nous sommes réduits à un état de dépendance numérique vis-à-vis des Etats-Unis. Les géants de la tech américains ont atteint en quelques années des niveaux de concentration de richesses et de pouvoir inédits dans l’histoire du capitalisme – et probablement de l’Humanité. Ils contrôlent des infrastructures vitales à la vie sociale. Ainsi, ils sont les acteurs dominants du capitalisme tributaire. Mais ce capitalisme a aussi un trait impérialiste. Ils servent les intérêts de l’empire nord américain et vice versa. 

1 – La colonisation numérique

Les monopoles numériques nord américains contrôlent toute l’activité sociale numérique française : 

=> Google contrôle 90% des recherches internet en France, le deuxième acteur étant Microsoft avec 5%

=> 65% des dépenses de Cloud en France vont à des entreprises américaines : Amazon, puis Microsoft, puis Google

=> Sur les 10 réseaux sociaux les plus utilisés par des utilisateurs français, 9 sont américains, et les 4 premiers appartiennent à une seule entreprise, Meta (propriétaire de Facebook, WhatsApp, Instagram et Messenger)

=> Plus de 90% des requêtes faite à des IA génératrices de langage par des français le sont à des modèles américain : ChatGPT (OpenAI), Gemini (Google) et Claude (Anthropic)

Cette omniprésence des Etats-Unis sur toute la chaîne de valeur du numérique et de l’IA implique une dépendance économique : 

=> Un rapport a chiffré à 264 milliards d’euros le flux financier qui sort d’Europe vers les Etats-Unis pour payer les services cloud et logiciels utilisés par des européens 

=> Pour la France, ce coût est de 54 milliards d’euros par an soit un tribut de 2% de notre PIB par an que nous payons pour pouvoir utiliser des infrastructures numériques sous contrôle américain 

=> 80% des entreprises du CAC 40 utilisent la suite Microsoft 365, qui augmente le prix de l’abonnement régulièrement (+15% au 1er juillet 2026)

=> Amazon est de loin le premier site de commerce en ligne en France, avec près de 60% de la population française en visiteurs uniques mensuels, et récupère entre 8 à 15% des marges faites sur les ventes par des entreprises tierces

L’Etat français est dépendant des services numériques des Etats-Unis 

=> Le ministère de l’éducation nationale a renouvelé un contrat avec Microsoft en mars 2026 

=> La DGSI (renseignements intérieurs) a prolongé un contrat avec Palantir en décembre 2025 

=> La police nationale, comme la plupart des ministères français, utilise encore l’écosystème Microsoft 

Notre dépendance numériques aux Etats-Unis est comme une occupation militaire : 

=> D’après la chercheuse Cecilia Rikap, « les centres de données américain fonctionnent comme des bases militaires américaine en pays étranger »

=> L’extraterritorialité des lois américaines, permettrait au gouvernement des Etats-Unis de demander à ses géants numérique l’accès à des données stockées par leurs services même en territoire non américain 

=> Le cas du juge français Guillou à la Cour Pénale Internationale (CPI) illustre ce que peuvent faire les Etats-Unis : sanctionné par le gouvernement Trump, il ne peut plus utiliser Google (et tous ses services), aucun service de paiement en ligne (qui dépendent tous de couches techniques US), Amazon, Airbnb, etc. 

2 – Les problèmes du modèle numérique et de l’IA des Etats-Unis  

Écologiquement irresponsable 

=> Aujourd’hui, certains cluster de centre de données consomment autant d’énergie que la Bolivie ; Meta est en train de construire un centre qui consommera autant d’énergie que l’Autriche, la Finlande ou la Roumanie

=> D’ores et déjà, il faut l’équivalent de 40 centrales à charbon pour faire fonctionner les centres de données installés aux Etats-Unis

=> Les data centers consacrés à l’IA consomment désormais plus d’eau que l’eau en bouteille du monde entier

Un outil d’exploitation des travailleurs 

=> L’IA est surtout déployée dans les environnements de travail pour accroître la surveillance et la discipline 

=> Amazon est une des entreprises qui a le plus tôt déployé des systèmes d’IA dans ses entrepôts : commande vocale pour générer des tâches aux salariés, logiciel « time off task » qui mesure chaque « temps mort » passé à faire autre chose que travailler. Résultat : les accidents du travail y sont 80% supérieurs aux autres entreprises logistiques

=> Dans les bureaux, ou dans le cadre du télétravail, des logiciels sont installés sur les ordinateurs qui, à partir de beaucoup de données (touches du clavier, mouvements de souris, etc.) génèrent des scores de performance

Un outil de surveillance des populations et de guerre 

=> Depuis quelques mois, il y a un pivot des géants de l’IA du civile vers le militaire : Google, Facebook et OpenAI ont tous les 3 supprimés de leurs engagements écrits l’interdiction de l’utilisation de l’IA à des fins militaires. Tous les GAFAM ont signé ces dernières années des contrats géants avec le département de la guerre US et/ou la CIA

=> Pour le génocide à Gaza, l’armée israélienne a utilisé un logiciel IA pour « générer des cibles ». De même, lors de l’attaque de l’Iran, les Etats-Unis ont utilisé le modèle Claude d’Anthropic pour préparer l’offensive et au quotidien pendant celle-ci.

3 – Promouvoir un contre-modèle du numérique et d’IA 

Une décolonisation numérique possible 

=> La France peut s’appuyer sur des atouts à différents niveaux de la chaîne de valeur du numérique : 

  • Modèles : il y a en France l’entreprise MistralAI ou AMIlabs (entrepris de Yann Le Cun) 
  • Supercalculateurs : la France a un supercalculateur public, Jean Zay, et l’entreprise Bull (nationalisée) qui les fabrique
  • Câbles sous-marins : la France possède Alcatel Submarine Networks (ASN), un leader pour la fabrication et la pose des câbles
  • Données et Cloud : OVH Cloud est le plus grand acteur européen et il est français
  • Puces : les Etats français et italien sont actionnaire majoritaire de l’entreprise STMicroelectronics 

=> Certaines de ces entreprises sont déjà nationalisées (Bull, ASN, ST microelectronics) mais pour les autres, l’Etat français pourrait entrer au conseil d’administration, intégrer ces entreprises dans une planification globale, orienter leur développement via l’investissement public

Des petits modèles spécialisés 

=> Il existe un autre chemin à celui de l’IA généraliste poursuivi par les géants américains : développer des « petits modèles » très spécialisés dans un domaine, donc entrainés sur moins de données, de 10 à 50 fois plus efficaces écologiquement, nécessitant des puces et des centres de données moins chers et souvent meilleurs dans leur domaine que les grands modèles US

=> Il existe des exemples de modèles, spécialisés en santé, ou en droit (les français Owkin ou Doctrine par exemple) qui battent ChatGPT, Claude ou Anthropic sur leurs tâches. La Chine développe aussi des modèles très spécialisés sur des tâches industrielles, comme le contrôle qualité par exemple

=> Cette stratégie ouvre la possibilité pour concevoir des modèles co-construits entre ingénieurs et représentants des métiers (syndicats) pour qu’ils viennent améliorer le travail humain et non intensifier l’exploitation

Une IA concentrée sur la recherche et la santé 

=> Des modèles spécialisés d’IA ont aussi beaucoup de potentiel pour accélérer la recherche scientifique ou dans la santé

=> En 2024, le prix Nobel de chimie a récompensé les créateurs d’un logiciel permettant de prédire la forme des protéines, et donc accélérant la recherche pour comprendre certaines maladies

=> Des études ont montré que l’IA peut aider à repérer beaucoup plus précocement les cancers – un algorithme du MIT détecte par exemple le cancer du sein jusqu’à 5 ans avant l’apparition de premiers symptômes. En France, l’entreprise Owkin est spécialisée dans la création d’IA pour aider diagnostics et traitements personnalisés en partenariat avec l’APHP. 

Préparer le prochain saut technologique 

=> Yann Le Cun, considéré comme l’un des « pères fondateurs » de l’IA, cherche désormais avec son entreprise française à poursuivre une nouvelle révolution de l’IA, celle des modèles qui savent se repérer dans le monde (et non générer du langage ou des images).

Entre les délires transhumanistes des seigneurs de la tech et le rejet systématique des nouvelles technologies, il y a une voie étroite, ni techno-aveuglée, ni techno-affolée. La France doit s’engager dans un plan de décolonisation numérique pour au moins deux raisons. D’abord car notre dépendance pour notre vie sociale numérique aux Etats-Unis s’apparente par certains aspects à une occupation militaire. Ensuite, car elle doit être capable de proposer un chemin original de déploiement du numérique et de sa nouvelle frontière : l’IA. Nous nous inscrivons en faux contre l’illusion de la poursuite d’une IA sous forme d’un « génie universel » pouvant remplacer les humains dans tous les domaines. Celle-ci cache mal une IA déployée par l’oligarchie pour mieux dominer les peuples. Au contraire, notre vision repose sur l’idée que les machines doivent être mises au service des êtres humains pour soulager leur peine, les aider à accomplir des progrès dans les domaines où ils l’ont décidé. Pour construire un autre numérique et une autre IA, il faudra non seulement consolider les acteurs français indépendants des infrastructures des Etats-Unis, mais aussi développer des solutions basées sur le travail coopératif, la libre circulation des connaissances : des communs numériques

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