Le Medef dérape face aux PME et LFI 

La relation des patrons avec le néolibéralisme dans les micro, petites et moyennes entreprises était le sujet de mon précédent post sur ce blog. J’y décrivais l’intérêt du colloque de l’Institut La Boétie samedi dernier sur ce sujet. Dans les faits, la discussion avait beaucoup porté sur la planification, l’ouverture aux marchés mondiaux, et ainsi de suite. La question de la représentativité patronale n’en était qu’un aspect, en fin de journée. Un aspect intéressant parce qu’il en apprenait beaucoup sur ce thème à nombre de participants. En premier, Michel Picon de l’U2P avait présenté l’analyse et la proposition de rééquilibrage avec le MEDEF. Elle était déjà exposée dans la brochure publique de son syndicat sur le sujet. Parlant à son tour, le président de la CPME, Amir Reza-Tofighi lança alors en conclusion à ce sujet une idée « Il peut y avoir peut-être une loi transpartisane qui soit portée en 2026 sur la représentativité patronale. Je ne suis pas sûr qu’il faille attendre 2027. Parce que ce sont des sujets sur lesquels les politiques peuvent s’entendre. En tout cas, on peut essayer ».

Reprenant la balle au bond, Aurélie Trouvé et moi nous avons dit que le groupe parlementaire insoumis serait saisi de l’idée. Nulle malice dans tout cela. Juste le cours normal d’un dialogue mené dans des conditions de totale décontraction et respect mutuel des interlocuteurs cherchant à se manifester leur écoute et leur bonne foi. Ce mardi, donc, avec l’accord de sa présidente Mathilde Panot, Aurélie Trouvé a annoncé en conférence de presse le dépôt d’une proposition de loi sur la représentativité patronale. Le texte est en cours de consultation. Rien que de très usuel dans ce domaine où ce type de démarche a déjà eu lieu à de nombreuses occasions. Pourtant, le tout a provoqué quelques vagues que nous avons observées avec une certaine surprise. En effet, nous avons été avertis que dès le lendemain il y avait eu une réaction agitée du Medef.

Fabrice Le Saché s’exprimant sur Twitter au nom du MEDEF avait déclaré « C’est grave. Des organisations patronales s’associent à LFI pour tenter de modifier par une Loi la représentativité qu’ils ne réussissent pas à obtenir dans la réalité (et diviser les entreprises !). Une condition : que LFI soit au pouvoir…! Irresponsable ». Le même Fabrice Le Saché était notre invité il y a un an lors des journées économiques de 2025, et il avait débattu avec moi très courtoisement. Le ton est autre ici, on le voit. 

Le Medef aurait passé consigne à son réseau territorial apparemment pour mettre la pression sur la CPME. C’est ce qu’illustre la fédération Medef des Bouches-du-Rhône (UPE13). Elle a fait un communiqué incendiaire contre la CPME de son département. Elle accuse ce syndicat de s’être fait « manipulés par Mélenchon ». Comme de grands enfants ? Et pourquoi aurais-je « manipulé » la CPME en reprenant une idée lancée devant moi par l’U2P ? Parce que j’ai pris au sérieux le dialogue avec les deux syndicats patronaux présents ce jour-là ? Pourquoi ajouter sur ce ton méprisant : « la représentativité patronale ne se réécrit pas sur une estrade politique ». Au demeurant, les colloques de La Boétie ne sont pas des « estrades politiques » mais des lieux de réflexions et d’argumentation si étrange qu’une telle pratique puisse paraître au Medef.

Manipulant quelque peu ses lecteurs, Philippe Korcia, président du Medef des Bouches-du-Rhône « dénonce avec la plus grande fermeté l’alliance engagée par la CPME avec La France insoumise, dans une démarche purement électoraliste qui ne correspond ni à l’intérêt général, ni à la défense des entreprises et des entrepreneurs ». De quelle « alliance » s’agit-il ? Depuis quand la reprise d’une idée présentée par quelqu’un dans un débat est-elle « une alliance « ? Quelle conception ce monsieur Korcia a-t-il d’une discussion libre ? « Électoraliste » ? Pourquoi c’est donc une idée populaire à laquelle s’oppose le Medef ? Étrange. Ce n’est pas tout. Sur ses réseaux sociaux, le Medef-sud tout entier s’est aussi exprimé sur le sujet. Son président Stéphane Benhamou lors de sa conférence de presse de rentrée, avait déjà manifesté sa haine des Insoumis. Il dénonçait « le clientélisme, l’incurie, l’inculture des politiciens et notamment de LFI». L’inculture diagnostiquée…. par le Medef. Une pointe d’antiparlementarisme lui avait même échappé : « la France travaille et les politiciens, depuis 50 ans, nous font subir leurs bêtises ». Mais cette fois-ci les PME étaient sa cible. « Cette réunion nationale entre la CPLM président de la CPME et le président de l’U2P se sont gravement laissés manipuler par Jean-Luc Mélenchon au point d’accepter que La France insoumise soit l’arbitre de la représentation patronale. Ce rapprochement ne peut que nous inquiéter.

À la suite de cette attaque, la CPME a produit un communiqué national de « clarification ». Le syndicat patronal rappelle au Medef avec un agacement perceptible quels sont ses principes en matière de dialogue : « La CPME a participé à un débat organisé par l’Institut La Boétie par conviction : le débat d’idées est indispensable pour faire avancer le pays. Dans un contexte économique et social tendu, nous estimons qu’il est de notre responsabilité d’aller débattre partout, y compris avec des interlocuteurs dont les positions sont parfois très éloignées des nôtres, notamment lorsqu’ils défendent des réponses fondées sur davantage d’impôts ou de contraintes pour les entreprises. La CPME agit avec une ligne constante : défendre le monde de l’entrepreneuriat, en particulier les TPE-PME et les ETI, socle de l’économie productive, de l’emploi et de la cohésion territoriale. Le dialogue et la négociation sont au cœur de notre ADN. » Après quoi le syndicat a rappelé la limite du propos de son président, comme je viens de le faire quelques lignes plus haut : « S’agissant de la représentativité patronale, la CPME n’a pas porté de proposition de modification des règles dans le cadre de ce débat. ». En effet, la proposition concrète de contenu fut faite par le président de l’ U2P, Michel Picon. Et elle n’avait rien d’impromptu. En effet, elle est déjà présentée en détail dans la brochure officielle de présentation des propositions de ce syndicat patronal. Au demeurant, ce président Michel Picon avait l’air assez détendu et serein après cet échange en tweetant une reprise du bandeau tout en nuance de BFM « LFI se tourne vers les patrons ». 

La nervosité du Medef sur ce sujet signale l’importance qu’il a pour lui. Mais il faut aussi noter le ton sur lequel il s’adresse à ses partenaires du monde patronal. Au point où la CPME, le syndicat patronal qu’il a pris ici pour cible, se raidit. Il note dans son communiqué : « Enfin, la CPME rappelle qu’il n’existe pas de “petit patronat”, mais des entrepreneurs engagés, qui prennent des risques, créent de l’emploi et se battent chaque jour pour leur pays. » C’étaient d’ailleurs mes mots dans mon intervention contre le concept de « petits patrons » quand j’expliquais que la taille de l’entreprise n’était pas celle de son dirigeant. 

La brutalisation du débat par le Medef n’est pas un cas isolé. C’est plutôt devenu la règle. Je notais dans le Huffington Post, qui n’est pas le plus accoutumé à cela, une différence entre le titre d’un de ces articles publiés et celui sur le même sujet en encadré : « LFI et le PS s’écharpent sur la gratuité des parkings des hôpitaux », brame le titre en gros caractères du lien avec le site. « LFI et PS en guerre ouverte sur la gratuité des parkings » modère le titre sur le site, « LFI et PS s’opposent sur la gratuité des parkings des hôpitaux », » normalise le titre en minuscule dans un encadré. Les trois tons sont inconnus des klaxons du Medef. 

Et que dire de cette incroyable brutalisation de l’engagement religieux avec cette conférence politique dans une synagogue à Lille. Un député RN et Eric Naulleau (le co-auteur d’un manifeste avec Soral) venu présenter son livre « la République c’est lui » où on devine qu’il est question de moi et on devine dans quels termes. La loi séparatisme du 26 août 2021 a complété la loi de 1905 pour condamner explicitement cette pratique. Je cite : « Il est interdit de tenir des réunions politiques servant habituellement à l’exercice d’un culte ou dans leurs dépendances qui en constituent un accessoire indispensable. (…) Les délits prévus au présent article sont punis d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. » Alors ? On attend avec impatience les protestations du « Printemps républicain », Marianne, Charlie, Valeurs Actuelles et des autres officines de ce style de donneur de leçons, des médias qui les précèdent et des diverses grandes consciences professionnelles.

Les Balkans du centre droit où se joue l’existence de cette nébuleuse méritent intérêt. Il y a la compétition des ambitions qui s’y joue. Certes. Elle fonctionne en miroir avec celui du centre gauche. Mais il y a aussi ce que cela exprime à propos des bases génétiques de ce continent en voie de pulvérisation. La mainmise de Gabriel Attal sur le parti présidentiel s’avère être pour nous une aubaine. En prenant ses distances avec la logique de la défense du droit international au profit d’un coup de menton pour la logique de la puissance, Gabriel Attal a scié l’arbre sur lequel le centre fleurit. Il s’est dévoilé sur un sujet sur lequel l’électorat informé et principiel de cette famille ne peut en aucun cas le suivre. Il y a créé un doute fondamental. Et pour mieux dire, une fracture de la confiance fondamentale sur laquelle repose l’existence d’une famille idéologique. Et comme il est le plus puissant, le mieux organisé et le maître à bord du vaisseau, il en verrouille efficacement les issues de secours et les canots de sauvetage. Pourtant, les socialistes et les centristes historiques ne peuvent accepter ce virage. Dès lors, ce qu’il a divisé ne peut plus se ressouder sans qu’il recule. Il ne le fera pas. Cela n’a rien de compatible avec la forme particulière de narcissisme qui l’anime. Les catégories sociales à l’arrière-plan ne sont pas des va-t-en-guerre. Elles ne sont ni conquérantes ni même allantes. Elles sont épuisées. Aux deux ailes (mais oui la droite et gauche du centre), il s’agit des anciennes catégories ascendantes socialement de l’âge giscardien et de leurs queues de comète. Politiquement en état de sidération avancée en fin de ce macronisme. Il devait incarner 50 ans du vain rêve d’union du centre et des socialistes pour une fois réalisée avec ce jeune homme imprévu ! Du rêve, de son livre-programme « révolution », de sa marche solennelle au pied de la pyramide du Louvre il ne reste rien sinon un naufrage matériel et moral doublé d’une percée spectaculaire de l’extrême droite.

Ce n’est pas le seul avantage que cet Attal présente pour nous. L’idée de nommer « Nouvelle République » son parti actuellement « Renaissance » nous sied bien. Elle inscrit dans le paysage un fond de l’air propice à la construction de l’hégémonie culturelle de l’idée de sixième République que nous portons avec les Verts historiques. Autant de routes coupées vers les LR réputés gaullistes et le PS qui a voté pour la Constitution de la cinquième République. Décidément, Hollande a de l’espace en vue.

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