Vers une nouvelle gauche populaire ?

Au premier tour des élections municipales, on a constaté une percée électorale des Insoumis. Notre attention doit s’attacher à mettre en lumière les corrélations qui contribuent à l’expliquer. Quels condiments spécifiques l’ont réalisé ? D’habitude, c’est en comparant qu’on le trouve. Mais pour comparer, il faut fixer l’année de référence pour cette élection. Comparer les résultats à 2020 n’est pas significatif tant le vote en pleine période de Covid déchaîna l’abstention. Et comme les Insoumis n’étaient que très faiblement présents, cela survaloriserait excessivement nos résultats actuels. Je choisis pour ma part de comparer à 2014. Certes, le Mouvement Insoumis n’existait pas. Il fut créé en 2016. Et notre formation alors, le Parti de Gauche, n’était pas présent tout seul devant les électeurs comme cette fois-ci. Le PG en effet, était allié au PCF dans le cadre du Front de Gauche. Cela réduit la dynamique de la percée. Mais sans l’annuler, loin de là. Cette référence me paraît pertinente dans la mesure où elle met en scène la continuité de notre projet et ses résultats, au fil de ses évolutions.

À mes yeux, une composante essentielle fait notre résultat. C’est d’abord son ancrage social. Ici, la corrélation se fait avec le progrès de la participation au vote des quartiers populaires. À Lille, on le voit avec clarté. Quand la participation nationale perd six points et demi par rapport à 2014, Lille gagne quatre points et demi de participation supplémentaire. Le score des insoumis est alors multiplié par quatre ! La seconde est le niveau de présence de la jeunesse. Lille est la ville la plus jeune de France avec un habitant sur deux ayant moins de 30 ans. Quand une université est présente, ce facteur amplifie ses effets. Ainsi, la liste insoumise gagne 17 points au total. Enfin, la composition « nouvelle France » joue un rôle fédérateur.

La conjonction des trois facteurs se lisait à Lille dans la composition de la liste et aussi par l’identité ouvrière, issue d’un quartier populaire et de son engagement militant sur ce terrain, de la tête de liste Lahouaria Addouche. Le mix a aussi une conséquence : le recul des votes RN. À Lille, il perd six points depuis 2014.

Très satisfaisant mais pas encore suffisant. La participation dans les noyaux du bloc de rupture est encore trop faible. Il faut redoubler d’efforts jusqu’à l’échéance capitale de 2027.

Pour nous, le plus réjouissant et significatif est dans la tendance générale. Pour la première fois, nous progressons plus vite que l’extrême droite. En 2012, je disais « à la fin, ça se terminera entre eux et nous ». Depuis, nous savons que nous sommes engagés dans une course de vitesse avec eux. Nous partions de beaucoup plus loin qu’eux. La famille Le Pen est confortablement installée dans le poste de télévision depuis le début des années 1980. 56 ans après sa création, le parti de Jean-Marie Le Pen butte pour la première fois sur un adversaire plus dynamique que lui. Certes, notre course n’est pas portée par le vent médiatique dans notre dos. Mais cette fois, c’est clair. En termes de dynamique, c’est nous qui avons pris la main. Par rapport à 2020, dans les communes de plus de 100 000 habitants, le RN progresse, c’est vrai : +6,5 points. Mais les Insoumis progressent plus vite : +8,5 points. Nous doublons notre score à Nantes ou Montpellier, quand le RN divise le sien par deux ; nous le quintuplons à Toulouse quand le RN divise le sien par deux. Autre phénomène extrêmement intéressant : le recul majeur du RN dans les banlieues, en particulier populaires, dans lesquelles il progressait pourtant ces dernières années. Il régresse là où il est présent : reculs à Bron et Saint-Priest en banlieue lyonnaise, à Roubaix, à Athis-Mons ou Villeneuve-Saint-Georges. Plus marquant encore, il a totalement disparu de nombreux endroits où il avait fait plus de 15 % en 2014 : Chelles, Vitry-sur-Seine, Villejuif, Les Mureaux, Villeneuve-d’Ascq, Meyzieu, Tournefeuille, etc.

C’est une démonstration politique : le recul de l’abstention est l’antidote antifasciste. La légère progression du RN par rapport à 2014 est surtout concentrée dans des plus petites communes. Même s’il faut relativiser ces résultats quand on sait que dans les petites communes, le fait qui domine l’élection, c’est la liste unique : c’est le cas dans 7 communes sur 10 ! Notons que nous avons tout de même remporté trois victoires au premier tour dans des communes de moins de 1000 habitants. Dans les communes de taille intermédiaire, La France insoumise ne démérite pas non plus. Dans les communes de moins de 50 000 habitants, les insoumis se qualifient au second tour ou dépassent les 10 % dans 118 communes et dans 91 communes de moins de 30 000 habitants.

Au total, vu du point de vue de la dynamique d’ensemble, la figure du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, élu au premier tour dans la plus grande ville d’Île-de-France après Paris, est davantage qu’un succès électoral. C’est un changement d’époque. Une stratégie est entrée en résonance avec un état du pays et l’activité d’une force militante de masse.

Le deuxième tour va répondre à plusieurs questions désormais importantes. Les candidatures LFI à la tête de listes d’union vont-elles réussir là où la gauche traditionnelle a échoué depuis deux ou trois élections municipales comme à Limoges, Toulouse et d’autres ? Les flots d’insultes et d’accusations absurdes auront-ils démobilisé l’électorat réuni par la vieille gauche traditionnelle ?

Plus fondamental encore. Comment le modèle Roubaix peut-il fonctionner ailleurs dans le pays ? À Lille où n’existe aucun risque de droite, la percée insoumise va-t-elle confirmer sa dynamique et gagner ? Cela signerait la naissance possible d’une nouvelle gauche partout où l’on accepterait de tourner la page du naufrage de la NUPES et du NFP dans les trahisons du programme et des combinaisons avec la macronie.

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