Introduction des journées économiques internationales de l’Institut La Boétie

Introduction des journées économiques internationales de l’Institut La Boétie


Mesdames et Messieurs, je m’adresse à vous en tant que coprésident de l’Institut La Boétie, organisateur de cet événement avec la Fondation européenne Pour le peuple. Et je voudrais m’enorgueillir de me considérer comme un contributeur à la pensée commune, davantage que pour le rôle de personnage politique, que j’occupe sur la scène d’une manière générale.

Je commence d’un mot pour saluer la mémoire de quelqu’un qui a été une grande figure des intellectuels français de ma patrie : Edgar Morin, qui nous a quittés hier à 104 ans. Mais qui à 102 ans, était de nouveau engagé sur la première ligne du combat pour le respect des droits des peuples et contre le génocide à Gaza. C’est une pensée émue. Edgar avait servi de prétexte à la social-démocratie pour tirer de la théorie de la complexité comme principal résultat que rien ne pouvait être envisagé parce que tout était trop compliqué. Ce qui n’était pas sa pensée, loin de là. C’était même exactement le contraire : essayer de comprendre la complexité pour pouvoir intervenir sur elle.

Mon propos est donc une contribution au déroulement de la journée.

Nous sommes le lendemain de l’anniversaire du 29 mai 2005, et rien ne résume mieux la séquence politique et historique de la civilisation européenne que l’intervalle qui s’est déroulé depuis. Naturellement, 2005 n’était pas le début de l’ordolibéralisme. Certainement non. Mais il devait en être le couronnement. C’est-à-dire qu’à la faveur d’un texte, nommé Constitution, on aurait constitutionnalisé des règles politiques, des règles économiques disant indépassable de séparer la politique de l’économie.

Au moment où cela fut mis en délibération, le peuple français qui regimbait à accepter fut accusé d’être un ramassis de retardataires, voire de quasi-fascistes qui refusaient l’Europe. Le peuple français n’a pas refusé l’Europe, il a refusé l’ordolibéralisme. Et il a été suffisamment inspiré pour le faire avec force et créer un entraînement qui permit ensuite le refus du peuple hollandais, c’est-à-dire pour finir de deux sur cinq des peuples fondateurs de l’Union européenne disant non à ce texte. “Non” mais non pas à l’Europe, cela va de soi, mais il faut toujours le rappeler.

À partir de là, tous ceux qui ont voté oui ont pris un engagement qui a été plus ou moins tenu de ne faire de programme politique que conforme au nouveau traité dont ils avaient proposé l’approbation. Tant et si bien que le premier résultat politique de cette adhésion et de cette défense, c’est que les deux partis qui, en France, organisaient l’alternance politique, qui s’étaient voués au « oui » et à l’ordo libéralisme, ont été écrasés et ont quasi disparu de la scène : le Parti socialiste français qui a fait 1,67 % aux dernières élections et la droite qui a fait moins de 5 % je crois, le parti Les Républicains. Ainsi a commencé à être volatilisée la scène politique française émise alors en obligation d’une recomposition générale. Elle est encore en cours en ce moment.

Il faut en retenir la leçon : 21 ans après, l’ordo libéralisme a été nié, remis en cause et détruit par ceux-là mêmes qui en avaient ordonné l’application méthodique et systématique dans notre pays. Les États-Unis d’Amérique au bout du compte étaient les vainqueurs de la guerre froide et ils ont imposé au monde ce modèle unique et sans alternative possible. Et c’est des États-Unis d’Amérique, à la place du libre-échange, de la concurrence libre et non faussée, que la première puissance militaire du monde a déclaré qu’elle fixait les prix de toute une série de produits qu’elle importe à coup de droits de douane. Car que peut-elle faire d’autres qu’importer ? Elle a détruit son propre appareil productif avec la méthode qu’elle a imposée aux autres, en confiant l’autre bout du monde, la Chine, le soin de tous les travaux manufacturiers. Sans eux, il n’y a pas d’humanité possible, pour la raison qu’il n’y a pas d’économie, qu’il n’y a pas de production et qu’il n’y a pas d’échange. Toutes ces évidences ont été en quelque sorte dénouées en 21 ans.

Aujourd’hui, l’ordolibéralisme est mort. La conséquence est que les partis qui portaient ce discours comme cœur de leur doctrine sont morts ou vont mourir avec. Et nous voyons qu’ils n’ont absolument rien à proposer à la société. Je ne le dis pas par esprit de concurrence, voire même de compétition avec eux. Mais pour faire observer que c’est la première fois qu’on voit des organisations politiques, maîtresses du monde, n’avoir aucune promesse civilisationnelle à présenter à l’humanité. Auparavant, les États-Unis d’Amérique, le libéralisme d’une manière générale, se prétendaient être les porteurs d’une idée, d’un avenir pour l’humanité, la démocratie, la bienveillance, le doux commerce qui aurait organisé les relations humaines et dirigé toute l’humanité vers un progrès sans fin. Tout ça s’est effondré. Et s’il faut faire une référence quelconque à la période dans laquelle nous sommes en train de vivre, nous autres ici en France, nous l’observons. Ceux qui sont nos adversaires idéologiques, nos contraires idéologiques, n’ont rien à proposer.

Or, les sociétés humaines ne peuvent pas vivre autrement que dans un cadre qui rassemble la différence des êtres humains, un cadre qui les unifie. Un cadre religieux : ce fut l’Ancien Régime. Un cadre politique, c’est depuis le début de la République dans notre pays. Et ce cadre n’a pas encore été donné. Celui que nous apercevons, nous le voyons s’avancer. Nous ne savons pas comment ils vont le formuler politiquement, mais nous en voyons les acteurs. C’est cette sorte d’espèce de transhumanisme grotesque qui voudrait qu’à un moment ou à un autre, l’être humain, son corps, son esprit, tout ce qui le constitue en tant qu’être humain deviendrait lui-même une marchandise en pièces détachées, et dont le futur serait lié exclusivement aux techniques qui le mettraient en œuvre pour le renouveler.

C’est ce qu’en France, on a baptisé le transhumanisme, qui est aujourd’hui principalement porté par les grands acteurs des entreprises numériques des États-Unis d’Amérique. Il est frappant, je m’en assurais tout à l’heure, que si, au XIXᵉ siècle, le Manifeste communiste paraît en 1848, l’Église était l’organisatrice alternative de la pensée commune, puisque Rerum novarum, de Léon XIII date de 1891 comme manifeste de la doctrine sociale de l’Église. Cette fois-ci, elle a une main d’avance sur tout le mouvement ouvrier et sur notre famille idéologique, puisque c’est elle qui, la première, s’explique sur le risque que représente pour l’humanité, son devenir et ses techniques, avec l’encyclique qui vient de paraître et que nous aurons bientôt l’occasion de commenter. Rien qui vient de l’esprit ou qui va à l’esprit ne nous indiffère, et nous voulons être en dialogue avec absolument tout ce qui pense. Le transhumanisme est là, mais à défaut, et pour occuper la scène, nous avons autre chose : la préoccupation essentielle de disperser, de diviser le peuple, c’est-à-dire le suprémacisme qui essentialise les différences existantes entre les êtres humains pour empêcher leur action commune.

Voilà le bilan de situation. Le capitalisme ne propose plus rien comme idée. Aucune force politique issue de la volonté de son maintien ne propose quelque avenir que ce soit. Et les idéologies qui surgissent de cette situation sont des idéologies qui empêchent l’unité du genre humain de se réaliser, alors que son grand nombre et le péril écologique poussent à cette unité. Et il est frappant à ce moment précisément de voir mis en cause le droit international. Cela alors qu’il est l’expression de ces avancées progressives, imparfaites de la communauté humaine se donnant des lois. Le Comité pour la paix de Monsieur Trump est en effet la négation de tous les droits internationaux et les droits humains dans le génocide à Gaza. Et la guerre est menée maintenant selon le bon vouloir de deux pays, mais d’aucun mandat international et aucune règle.

Dorénavant, on ne peut plus faire comme s’il y avait d’un côté la géopolitique et de l’autre l’économie. C’est une seule et même chose. Les rapports de forces à l’intérieur de l’économie capitaliste mondiale ne peuvent pas être dissociés du déroulement politique de la pratique de cette économie. Par conséquent, surplombe la scène l’empire finissant des États-Unis d’Amérique. Ils sont dans une grave et terrible crise de domination, qui n’a pas commencé avec Monsieur Trump, mais qui a commencé déjà à être exprimée par Monsieur Biden, et avant lui par Barack Obama lui-même lorsqu’il désignait la Chine comme l’adversaire systémique des États-Unis d’Amérique. Avant que le G7 et les autres organismes de cette nature ne viennent le répéter servilement. Voilà comment à cet instant, cette contradiction structure la scène géopolitique et donc elle structure évidemment la scène économique. Elle structure la scène économique parce que celle-ci débouche sur un conflit que les États-Unis d’Amérique ont perdu. Eux-mêmes ont dit qu’il n’y avait pas de « solution de marché » à la compétition avec la Chine. Ce qui affirmait deux choses : premièrement, que le rapport à la Chine est nécessairement celui d’une compétition et non pas d’une coopération. Et deuxièmement que seules la force et la violence viendraient à bout de cette contradiction. Nous qui avons une lecture critique du capitalisme, nous n’avons jamais cessé de penser que le capitalisme entretiendrait continuellement une contradiction interne. Nous sommes les enfants de cette contradiction. C’est parce que le capitalisme a déclenché deux guerres mondiales que des gens comme nous existent, qu’existent le mouvement communiste qu’existe sa victoire en 1917. Et ensuite existe après 1945, la large famille qui occupait un tiers de l’humanité, mais aussi tout le mouvement socialiste mondial, en particulier en Europe, ladite Europe de l’Ouest étant dominée par la social-démocratie.

Par conséquent, nous savons que le capitalisme n’est pas capable de faire autre chose que de conduire à la guerre. Et de nouveau, nous sommes dans cette période. Si bien que la fin du néolibéralisme va de soi, puisqu’elle correspond à un retour de l’État pour organiser un modèle économique qui, sans lui, n’existerait pas. Ce modèle économique, c’est celui de l’économie de guerre. L’État est donc présent de deux manières. D’un côté pour aller à la guerre, relancer des économies qui sont en faillite. Je pense par exemple, en Europe, à l’économie allemande qui se tourne d’un seul coup vers l’économie de guerre, prétendant faire la première armée conventionnelle d’Europe, sans que personne ne nous ait dits pour faire la guerre à qui et dans quel genre de guerre on compte le faire. Et la France évidemment. Les deux sont maintenant frappés dans une marche à la stagflation dont ils pourraient ne pas ressortir. Ils se contentent de survivre sous la pression qu’exercent les États-Unis d’Amérique et la Chine sur le noyau central : 20 % de l’économie mondiale ? Toutes les données de la réflexion politique sont donc modifiées par ce changement de situation.

C’est pourquoi ce que vous allez nous en dire au fil de cette journée va être pour nous une matière première de première importance.

L’ordre économique régalien naît de la décision de ne plus créer de valeur d’échange au dollar en valeur matérielle de 1971 par les États-Unis d’Amérique, suivi de la décision de s’accorder avec les Chinois : « vous produisez à bas prix, nous vous achetons et l’argent que vous gagnez, vous le recyclez dans les dettes de l’État nord-américain ». Ce circuit est en train de se bloquer. Ce monde finit. La question qui est posée, ce n’est pas de savoir s’il va finir. Il est fini. La question est de savoir comment on passe à l’étape suivante. Une branche de l’alternative est l’économie de guerre. L’autre branche est la planification écologique. Car aucun d’entre nous ne nie qu’il faut qu’il y ait une économie, évidemment. En France, on a l’habitude de dire une bêtise qui se porte très bien dans le beau monde qui est de dire « il faut d’abord produire avant de distribuer ». Alors, nous leur disons « rappelez-nous à quel moment on a arrêté de produire ? ». Et d’abord qui produit dans ce pays ? Ce n’est pas vous qui parlez, ce sont tous les autres qui travaillent et qui sont derrière leur poste de travail. Voilà pourquoi, d’un côté l’économie de guerre, de l’autre la planification écologique. D’un côté, on va répondre à l’impasse du capitalisme, de l’autre, on va répondre à l’impasse de l’humanité. Et l’impasse de l’humanité, c’est que, que ça plaise ou pas, le changement climatique et l’extinction de la biodiversité sont en cours.

Donc la question est de savoir si « on s’en fout », chacun pour soi, ou bien si on va essayer de s’en tirer tous ensemble. Il y a donc deux modèles et dans les deux modèles, le libre-échange, la concurrence libre et non faussée sont éliminés comme des moyens qui ne sont pas en état de répondre à la question posée. Le retour de l’État, pour nous aussi, nous le faisons dans l’idée de la compréhension des échecs qui ont été les nôtres dans le passé. C’est évidemment que la question première qui doit être posée est celle de la capacité de la société d’entrer en dialogue, d’entrer s’il le faut en opposition ou d’entrer en contribution avec la décision de l’État. C’est pourquoi la planification écologique est une planification, par définition, démocratique. Quant à nous, Républicains jusqu’au bout, nous pensons que la structure de base de cette nouvelle forme de la démocratie est la commune, les comités de quartier, c’est-à-dire l’organisation réelle de la population dans son milieu urbain qui est dorénavant son écosystème politique. Voilà, présenté en quelques mots comment nous voyons se présenter le tableau auquel nous voulons répondre.

Alors, James et toi Emiliano, vous allez commencer à répondre, mais je dis un mot juste peut être pour lancer quelques petites provocations qui aident à réfléchir. Puisque comme vous le savez, depuis des moqueries, je partage avec lui la théorie de la conflictualité et je pense, comme lui, que le combat est le père du futur.

Donc pourquoi pas commencer sérieusement à parler de ce dont il faut parler ? Ce n’est pas parce que les États-Unis vont entrer en guerre et sont entrés d’une certaine manière en guerre avec la Chine, que nous devons nous interdire, terrorisés de peur d’être mal vus, l’idée qu’il y a une alternative à la guerre avec la Chine : c’est la coopération. Et que la coopération ne veut pas dire la soumission. Nous n’avons nullement l’intention de faire la Chine en France, pas plus que nous n’avions avant l’idée de faire les USA en France, qui nous paraît largement plus dégoûtante. En tout cas, pour moi. L’idée est donc posée si nous voulons régler le problème de la guerre qui est commencée, il nous faut créer les conditions de la paix. Les conditions de la paix, c’est notamment de faire en sorte que la première puissance manufacturière ne nous dévore pas tout vif, tout simplement parce que nous serions incapables de produire nous-mêmes quoi que ce soit ou de résister à quelques compétitions, je dirais techniques. Nous sommes forts, sommes puissants, nous avons les moyens de créer un rapport équilibré, fût-ce avec la Chine elle-même. Et nous pensons qu’il y a des raisons de croire que ce type de coopération est possible, que le monde entier n’est pas intéressé que par la domination, la violence, la guerre et le dernier mot à avoir sur tous les autres. Que cette espèce de vieille resucée de l’âge néocolonial ne correspond plus à aucun des désirs des peuples dans lesquels nous vivons et que nous prétendons administrer.


Voilà pourquoi, avant tout, tout en posant des questions angoissantes, pour ma part, je ne perds pas une seconde de l’optimisme qui m’anime.

Merci pour votre attention.

DERNIÈRES VIDeOS