Tout pouvoir redoute les révoltes de la jeunesse. – Interview pour Centre Presse

Interview publiée pour le groupe Centre Presse le 9 octobre 2026

Quelle tonalité souhaitez-vous donner au meeting de Clermont-Ferrand ? 

Disons qu’elle m’est imposée par les circonstances. Je vais y présenter ma vision des événements dans lesquels nous sommes plongés avec la révolte générale de la jeunesse et la jonction de ce mouvement avec le syndicalisme salarié. Je n’imagine pas cette campagne présidentielle comme le simple énoncé d’un programme, mais surtout comme un choix des principes de vie en société. Cette méthode nous a déjà permis d’acquérir une capacité de rassemblement qui surprend les commentateurs. Dans les analyses fournies à propos de notre succès, on parle de qui nous sommes, comment nous agissons, comment nous faisons campagne, nos capacités techniques à faire campagne… Beaucoup voient bien que nous sommes toute une équipe, au contraire de tous nos concurrents. Mais ce n’est pas ça la leçon essentielle de nos succès. Elle est ailleurs, dans la réponse à la question : dans quel état d’esprit est le peuple français. Que se passe-t-il dans la société dont nous sommes l’écho ? Aussi bien quand des jeunes acclament les députés Insoumis qui viennent les voir dans leur faculté ou leur lycée, ce qui est sans précédent. Ou quand des milliers de personnes viennent à une de nos réunions. Il existe une exaspération à l’égard du pouvoir macroniste. Il a fait naître un sentiment de malaise général devant sa manière de représenter la France. Et aussi sa façon de piétiner des valeurs fondamentales qui animent notre pays, comme le goût pour une société d’entraide, le goût de la solidarité, le dégoût pour l’arrogance de l’extrême richesse.

Au début, ce meeting était prévu dans une série de meetings thématiques. Et il est devenu, un peu par la force des choses, un meeting d’affirmation des principes fondateurs de cette France là. 

Vous parlez d’exaspération mais vous savez que cette exaspération peut aussi s’exprimer dans un vote RN.

En effet, l’exaspération va aussi vers le Rassemblement national. Mais moins qu’on le dit. Et je fais partie des gens qui ne croient pas à l’évaluation qui est donnée de son influence ni à l’écart qui nous sépare de Madame Le Pen. Déjà la dernière fois, sur les mêmes bases, avec le même écart annoncé par les sondeurs, à un point près, nous l’éliminions du deuxième tour. Oui, il y a une compétition et il faut l’assumer. Mais il n’est pas question de faire une campagne seulement pour effrayer. Ou de renoncer à toute idée qui pourrait ici ou là déplaire à telle ou telle catégorie sociale. Je crois que c’est le contraire. C’est par la fidélité à la radicalité, qui est propre au peuple français, que l’on peut battre Madame Le Pen. Les Français vont voir en quoi ce qu’elle propose, ce n’est rien d’autre qu’un alignement sur la fraction la plus dure du capital financier en France. Elle vient de le montrer avec son projet budgétaire. Il faut évidemment que le peuple français en prenne conscience, c’est cela l’enjeu. Je ne crois pas qu’il soit raciste, xénophobe ni qu’il aime l’autoritarisme. Il faut nous battre pour notre vision de la société en tant que société d’entraide et non société de discriminations basée sur la fragmentation religieuse, culturelle, de couleur de peau et toutes ces choses qui divisent et nous affaiblissent. D’ailleurs une nouvelle France est là, tellement ouverte et disponible pour le « tous ensemble ». 

Le Premier ministre vous accuse de chercher à “bordéliser” le pays et d’instrumentaliser le mouvement lycéen et étudiant. 

C’est tellement politicien ! Et tellement banal ! Chaque fois qu’il y a eu une révolte d’ensemble de la jeunesse le pouvoir crie au complot. Tout pouvoir redoute les révoltes de la jeunesse. Et comme il ne peut pas reconnaître ses erreurs, ses manques, sa vision du destin qu’il réserve aux jeunes, alors il lui faut inventer des complots. Tout ça est ridicule. D’abord on ne voit pas comment créer du désordre pourrait nous favoriser électoralement ! On connaît assez notre pays pour le savoir ! Ensuite, personne n’est capable d’organiser une action de cette ampleur. D’une manière générale, quand la société se met en mouvement c’est parce qu’elle a des raisons de le faire et c’est donc sur ces raisons qu’il faut s’interroger.

Aujourd’hui c’est une crise politique globale. Et nous sommes la seule force politique déployée sur le terrain qui va au contact de la jeunesse, qui discute, qui soutient et qui se met en protection contre la sauvagerie policière. Donc oui, LFI bénéficie de beaucoup de sympathie. Et puis il y a un fait : les revendications que présentent les jeunes gens sont dans notre programme depuis… 2017 ! Nous savons depuis longtemps ce qui ne va pas. Le gouvernement est tellement dans le déni qu’il n’a rien vu venir. Et quand c’est arrivé, il n’a rien fait pendant plus de 10 jours. Il espérait que le mouvement s’étoufferait tout seul, que la violence policière feraittellement peur que tout le monde rentrerait dans les rangs. Rien de tout ça ne s’est passé. Et maintenant avec ses atermoiements et son absence, le pouvoir a réussi quelque chose qu’on ne pouvait imaginer : créer lui-même la conjonction des deux calendriers : celui du mouvement de la jeunesse avec ses revendications et celui de la discussion budgétaire à l’Assemblée nationale. Ils ont donc créé toutes les conditions d’une crise politique globale. Car dans ce contexte, qui va refuser de voter avec nous la censure de ce gouvernement ? 

Nous accusons le gouvernement d’utiliser la violence « sans retenue » selon le mot du Ministre de l’Intérieur. La Terre entière diffuse des images de ce policier qui tire à bout portant sur un jeune, de cet autre qui maintient quelqu’un la tête sous l’eau. Ce ne sont pas seulement les Gilets jaunes qui ont été mutilés, éborgnés, envoyés par milliers dans les tribunaux et condamnés à des peines de prison ferme : ce sont des milliers de jeunes qui ont été violentés, interpellés et mis en garde à vue. C’est déjà plus que lors de Mai 68. C’est d’une violence absolument démesurée. Je regrette que le système d’information en continu banalise tout cela, comme si c’était dans l’ordre des choses. À la place des revendications des jeunes, des plateaux de télé discutent des images de poubelles qui brûlent !

Vous voyez des ressemblances avec Mai 68 ? 

Ce n’est jamais comparable. Mai 68 intervient dans une période d’expansion économique. Ça change tout. Un élan existait là où l’on voit aujourd’hui une déprime générale. Et politiquement il y a un facteur absolument nouveau : ce sont les lycéens et les étudiants ensemble dans l’action, soutenus dès le départ par les confédérations syndicales et tous les syndicats de l’enseignement. Cette conjonction totale n’a jamais existé avant. Ce point de départ est plus large, plus profond et plus rassembleur que celui de Mai 68. Dans le Mai 68 des étudiants, il y avait toute une série de revendications de caractère libertaire touchant le mode de vie. Aujourd’hui, il y a un malaise existentiel immense et les revendications se concentrent sur des aspects très concrets. « Parcoursup » surplombe tout. Il pourrit la vision de l’avenir des jeunes. Là est la racine de leur révolte et de leur déprime. Comme en 1968, c’est vrai, vous avez un pouvoir avec un Président qui ne sait plus quoi faire. Mais la gestion de la police était totalement maîtrisée. Cela n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui, avec sa violence, sa brutalité et son arrogance.

Comment pratiquer la conflictualité que vous avez théorisée tout en espérant rassembler et élargir votre socle électoral, qui agrège peu de retraités ou d’agriculteurs par exemple ?

Un débat sans conflictualité, mais qu’est-ce que ça peut bien être? Le mot conflictualité a été surchargé parce que Monsieur Bayrou en a donné une description brutale qui correspond à l’idée que se fait la démocratie chrétienne en France de la politique. C’est-à-dire un exercice complètement aseptisé, où les dominants font baisser le ton aux dominés. Là on ne traite jamais aucun sujet en allant jusqu’au bout : il faut que tout soit vrai « en même temps ». Je ne suis pas étonné qu’Emmanuel Macron ait été soutenu par Monsieur Bayrou, qui l’a fait gagner. Précisons le mot conflictualité. Je l’entends au sens philosophique, c’est-à-dire celui donné au VIe siècle avant notre ère par le philosophe Héraclite qui disait « le conflit est le père du futur”, c’est-à-dire que la réalité est toujours contradictoire et qu’elle est à la fin le résultat de ces contradictions. Renoncer au clivage quand on est de gauche signifie renoncer à la pensée de gauche elle-même, qui est une pensée d’émancipation, c’est-à-dire de lutte contre les dominations et donc de leur dénonciation.

C’est intrinsèquement lié au programme de la gauche, à sa vision sur le monde. Certains répètent des vieux concepts complotistes : c’est LFI qui organise les révoltes de la jeunesse, c’est LFI qui met du conflit partout. Comme si ce n’était pas la vie qui mettait le conflit partout ! Comment régler les conflits ? Avec des mesures qui permettent radicalement de régler le conflit. Je pense que c’est précisément parce que nous tranchons les questions et parce que nous appelons à les affronter que nous sommes populaires. Personne n’a l’air de se demander comment le candidat le plus âgé est le personnage favori des plus jeunes, ni pourquoi tant de gens de tous milieux sont de notre avis. Les français n’aiment pas tant que cela ce qui est flou et mou. Nous sommes carrés comme beaucoup d’entre eux !

Vous parlez des retraités. La campagne ne fait commencer, donc je me sens assez libre de mes mouvements et je pense qu’il n’y a pas d’autre façon de convaincre que d’entreprendre. Ce qui me paraît le plus fascinant dans ma situation actuelle, ce n’est pas notre succès, c’est la disparition de la droite. Il n’y a plus de droite en France. Il reste quoi ? Un « extreme centre » plutôt collé aux principes d’action et aux grandes idées de l’extrême droite sur la discrimination sociale, le culte de l’argent, et l’indifference à la pauvreté ou à la vie chère. 

Le vrai sujet, c’est maintenant que le néolibéralisme est mort à l’échelle internationale. Monsieur Trump y a mis un terme avec ses droits de douane. Mais quelle est la vision de rechange ? Il n’y en a plus, aucune, nulle part. Ma vision, on la connaît  : le partage, la société de l’entraide, le rééquipement général de la France. Pour les autres, c’est « on part plus tard à la retraite et les coupes dans les budgets publics ». Ce n‘est pas une vision du monde, c’est un exercice comptable cruel et mesquin. 

Pour beaucoup de ménages, faire ses courses, chauffer, se déplacer… Le quotidien devient de plus en plus compliqué à assumer. Quelles mesures concrètes contre la vie chère proposez-vous ? 

Dans ce pays, il existe un état d’urgence pour les libertés publiques lorsque le pouvoir estime que les manifestations vont trop loin. Mais quand une masse de la population représentée par 11 millions de personnes passe en dessous du seuil de pauvreté tel qu’il est défini, quand il y a un million de personnes de plus à l’aide alimentaire, il n’est pas prévu de devoir agir d’urgence. La première chose à faire, c’est de reconnaître l’état d’urgence sociale et, à partir de là, sous autorisation du Parlement, de prendre des mesures immédiatement, en annulant tous les délais d’exécution qui, le reste du temps (à titre légitime), existent.

Lesquels ?

Par exemple bloquer les prix. Le gel des loyers, le gel du prix des carburants, de l’électricité et du gaz. La convocation extraordinaire de négociations obligatoires pour pouvoir rétablir un ajustement entre les paies et le niveau du coût de la vie, le blocage des marges. Voilà des mesures très concrètes pour redonner de la respiration à la population alors que nous sommes entrés en récession et que, l’année prochaine, la situation va s’aggraver. De telles mesures sont urgentes car les gens sont en train de s’enfoncer dans la misère. 

Votre programme économique n’est pas sans inquiéter certains milieux quant à la hausse des dépenses publiques générées dans un contexte d’endettement.

Il y a deux manières de voir la politique économique. Je rappelle qu’en 2022 on m’accusait de vouloir faire 100 milliards d’euros de dette. Ils ont fait 1 200 milliards de dette ! Ces gens ont échoué lamentablement et maintenant ils viennent encore donner des leçons. Ma politique, c’est celle de la demande, celle des besoins humains à satisfaire. Mon plan, c’est la relance écologique et sociale. La relance remettra l’activité de notre pays en mouvement et remplira les poches des gens et des caisses de l’État. Leur politique est la même depuis des années. Dès qu’on donne un sou à quelqu’un, ils disent « ah ça va coûter »… Le prix du bonheur est toujours excessif pour les dominants. Et le prix du malheur est toujours une fatalité sans importance pour eux. Exemple : ils veulent baisser les dépenses de santé, mais pas un, dans ces milieux bien inspirés, ne propose d’abaisser le nombre des malades en réglant les conditions écologiques sources de maladies et en développant la prévention. Pas un seul de ces « économistes » n’intègre la population comme une réalité humaine, ayant des problèmes d’êtres humains. Donc je ne les prends pas au sérieux. Ces gens sont définitivement dépassés. Ils ont ruiné le pays pour enrichir une poignée de milliardaires.

Votre pronostic pour la primaire sociale-démocrate ? 

Je ne m’en mêle pas, par principe. C’est un courant politique en état d’asphyxie, qui s’est montré incapable de se renouveler. Les personnes qui sont dans cette primaire sont des personnes de qualité, certains un peu vulgaires bien sûr, mais de qualité.Mais comment des gens aussi compétents peuvent-ils être aussi faibles quant aux propositions et aux idées ? Ils vivent dans un monde social qui n’existe plus. Le compromis social à la forme sociale-démocrate est terminé parce que le monde del’entreprise a totalement changé. La finance ne négocie pas. En revanche, ma méthode du compromis social avec la planification et le système des aides qui viennent en recevant des contreparties pour la société permet à la société de faire prévaloir ses exigences écologiques sociales. Mais il faut accepter l’idée du retour de l’État. Ne pas simplement croire que le mécanisme spontané du marché va remettre notre économie d’aplomb. Parce qu’il ne le fera pas. Il détruira davantage. Les sociaux-démocrates continuent de croire que le marché est le meilleur régulateur de l’activité humaine. Ils se vouent à l’impuissance et à la compromission dans le cadre des grandes coalitions à l’allemande.

Quelle est votre vision de ce que doit être un Président, que ce soit sur la scène intérieure ou internationale ?

Je ne vous ferai pas l’offense de citer la Constitution. Jusqu’à ce qu’on passe à la 6e République, elle sera respectée. Quant à la scène internationale, je pense être bien préparé à comprendre ce qu’il s’y passe puisque cela fait des décennies que je suis son actualité avec intérêt. C’est l’une des passions de ma propre vie intellectuelle. J’appliquerai une méthode inspirée de ce que faisaient le général de Gaulle ou le président Mitterrand : notre souveraineté avant tout. Certes, nous sommes dans une autre disposition du monde, mais j’appliquerai un principe gaulliste : parler avec tout le monde. Quels que soient les gouvernements – toujours temporaires – on n’oublie jamais que l’on parle à des nations et à des peuples. Ma politique est le non-alignement et le primat du droit international. Je m’y tiendrai et nous en finirons avec la politique macroniste titubante et illisible du deux poids, deux mesures et parfois du silence devant l’inadmissible comme pour Gaza.

Lire aussi

DERNIERS ARTICLES