La semaine de l’attentat à Trappes a été un horrible révélateur de l’état de la France. Sur place, une population est sidérée de peur huit jours après les faits, une peur palpable comme un vent froid dans une rue d’automne. Collant comme un crachin de glue. « Quand une voiture ralentit, je me retourne, j’ai peur », me dit l’un. « Elle revenait de la piscine quand il lui a tiré dessus. Je reviens tout le temps de quelque part et ça ne veut rien dire. Alors, j’ai peur », me dit l’autre. Kevin « T. » a réussi son coup. Sur les réseaux, on a vu passer des « merci Kevin ! ». Aucun procureur ne s’est saisi. Aucune grande conscience institutionnelle ne s’est indignée. Je suis très éprouvé par ce que j’ai vu, entendu, ressenti. Le discours d’Ali Rabeh, maire de la commune, était fait avec les mots justes et directs qu’il fallait. Les deux femmes qui ont parlé, Aïssetou Diawara et Aminata Diallo, et l’homme de lettres Rachid Benzine tout autant, chacune et chacun dans un registre qui obligeait à réfléchir en profondeur sur l’environnement de cet attentat.
Le meurtrier, de son côté, dit qu’il voulait venger les commerçants pillés le 17 octobre. Ses tiroirs étaient remplis d’autocollants du RN, sa table de chevet portait un exemplaire de « Mein Kampf ». Édité où ? Par qui ? Personne ne demande. Pourquoi le président du Sénat et la présidente de l’Assemblée, tous deux élus du département où se trouve la ville de Trappes, n’y ont-ils pas mis les pieds depuis l’attentat ? Personne ne demande.
Kévin « T. » ne regrette rien. Il l’a proclamé devant le juge. Les chaînes en continu, non plus, ne regrettent pas d’avoir concentré leurs images sur les scènes de feux de poubelles ou de vitrines brisées. Elles ont continué le lendemain du 24 octobre et aussi du 31. Elles ne regrettent pas d’avoir donné la parole à des gens qui ont parlé de Trappes avec des mots qui ont valu appel au meurtre. Non, elles ne regrettent rien. La preuve : elles ont recommencé, deux jours après les meurtres, à recevoir des voyous racistes accourus pour recommencer le travail qui arme les « vengeurs » du type de Kévin « T. » Son nom a bénéficié de l’anonymat pendant un long temps. Juste « T. »
Les chaînes en continu avaient informé que le mouvement lycéen s’essoufflait dès le 17 octobre, et encore le 24. Et maintenant, le 31, elles ont vu le mouvement « en baisse », comme dit « le Parisien ». Mais elles n’ont pas vu la hausse du dégoût qu’elles inspirent. Dans la jeunesse surtout. Tant mieux : la jeunesse apprend pourquoi ce genre de média n’a pas d’intérêt pour elle. Elle en gardera un souvenir actif quand ce sera l’âge des décideurs à la maison et dans les affaires. Un jour, ce sera fini pour de bon. Ce genre d’intraveineuse sera définitivement obsolète. Ce soir, pour Trappes, le sujet était : « la gauche se réunit pour protester contre le meurtre », avec diverses variations sur les raisons inventées pour lesquelles Glucksmann et moi ne nous sommes pas croisés. À vomir.
Lecornu a reçu des influenceurs plutôt que leurs chaînes détestées pour parler de ses concessions faites aux lycéens. Aucune de ces chaînes n’a émis le milliardième de ce qu’elles ont dit contre moi quand j’ai fait de même. Idem pour la presse papier. Elles n’ont rien dit. Rien. Leur avis ? « T » comme dans « Kevin T. »
Et la reprise sur TF1, mot pour mot, des propos racistes d’Édouard Philippe stigmatisant la jeunesse « issue de l’immigration ». « T ». Anne-Claire C. : « Vous avez dit que les jeunes issus de l’immigration étaient surreprésentés le 17/10 parmi les émeutiers, quelles conclusions vous en avez tirées ? ». Tel quel. Mot pour mot. Une question comme une autre, non ? « Issue de l’immigration », coupables possibles de génération en génération dont ils sont « issus ». Et que dire de la réponse honteuse d’Édouard P. déroulée sans réplique ni interruption ? « Le modèle d’intégration connaît des ratés et des imperfections », dit Édouard P. « On doit, par l’école, par la croissance, par des institutions nouvelles – un service national obligatoire – faire revenir le sentiment d’appartenance nationale ». « Merci, merci, merci », dit Anne-Claire C . Le sentiment d’appartenance nationale… Justement, c’est ce qui dérange les importants comme C. et P. Peu ont autant de « sentiment national » que les jeunes de la Nouvelle France. Et c’est ça que vous ne savez pas non plus.
À Trappes, quand une voiture ralentit, on a raison d’avoir peur. Surtout après que la télé a parlé.