eau

« C’est à boire qu’il nous faut, ho ! ho ! ho ! »

Sous la pluie, je méditais sur le désordre du cycle de l’eau qui accable la planète. Soudain, novembre fit une pause en août. Penser à la sécheresse redevenait moins exotique. Je jure de ne pas revenir sur l’amertume que je ressens d’avoir été ignoré sur ce thème, alors que je démarrais ma campagne présidentielle avec lui. Promis. J’ai mieux à faire.

Le climat sent bon l’anticapitalisme. Son changement erratique est un puissant index pointé sur le camp du fric à tout prix, et donc un sérieux vecteur de bouleversement politique. Imparable. Là où l’inflation, les régimes de retraites, la marche à la guerre ou bien les violences policières les plus honteuses agitent finalement tellement moins qu’il le faudrait, le manque d’eau frappe à la porte de la société avec la poigne de Hulk ou celle de Shrek. À 2 % de manque d’eau on a soif, à 12 % on est mort. Mais avant cela, on commence à délirer à 10 %. Rien n’y fait pour calmer la soif. Ni la BAC, ni la BRAV, ni la police. Et encore moins les boniments politiciens.

Ces jours derniers, c’était le tour de l’Iran. Des habitants ont manifesté en masse à Tabriz, la nuit, face à l’impuissance des pouvoirs publics quand des coupures d’eau potable touchent déjà la ville depuis une semaine. Le barrage de Nahand, source d’approvisionnement vitale pour la ville d’un million et demi d’habitants, est désormais surnommé le « désert de Nahand » par les médias locaux. Les pasdarans et leurs pelotons de Brav pourront toujours tabasser les gens à la française, ça ne les empêchera pas d’avoir soif. Car rien n’y fait. En Iran, les gens scandent dans les rues : « on veut de l’eau pour boire ». Allez ! Allez ! Les théocrates ! Amenez de l’eau !

Surtout quand, mal intentionnés comme ils sont, les gens font de drôles d’associations d’idées. Il y a peu, en Uruguay, à Montevideo, la capitale, où vit la moitié des habitants du pays, c’était aussi des manifestations contre la crise du manque d’eau. Le mauvais esprit a vite été là. Car les slogans ont désigné des coupables : « no es sequia, es saqueo », « ce n’est pas la sécheresse, c’est le pillage » ! Et comme le rationnement n’affectait pas les entreprises (compétitivité, flexibilité, modernité), le ton est monté : « Agua para el pueblo, no para las empresas », « de l’eau pour le peuple, pas pour les entreprises ». Et les gens manifestaient avec des bidons et bouteilles d’eau vides à la main, qu’ils tapaient par terre pour faire du bruit. Version « eau » de la casserolade.

Ce type de mobilisations précède toujours des mouvements plus amples. Il s’opère un processus de « transcroissance des revendications », à l’œuvre partout dans le monde face à de telles situations. C’est le ressort le plus profond des processus de révolution citoyenne : la volonté de reprendre le contrôle d’une situation devenue ingérable dans la vie quotidienne. On passe d’un niveau revendicatif à un autre, du social au politique.

La crise de l’eau est emblématique. Mais quand on la place dans son contexte, elle est encore plus explosive. Elle produit une cascade (oui, j’ose) d’autres pénuries. D’abord économique. Sans eau, pas d’agriculture. Du moins pas celle qui produit pour le marché mondial (compétitivité, économies d’échelle, grosses pointures). Genre le maïs toujours assoiffé, ce délice des poules chinoises pour qui nous exportons notre eau en grain.

Ensuite c’est au tour de l’électricité. Oui. Le talon d’Achille de notre civilisation est le mode de production et de transport de l’électricité. Quand l’électricité est coupée, des milliers de milliers de choses, activités et fonctionnements deviennent impossible. Regardez autour de vous… Comment se connectent ces deux crises ? Faute d’eau en suffisance, le niveau de la production des barrages est mis en cause. Pour le nucléaire, c’est pire. L’eau insuffisante aggrave le réchauffement des fleuves qui alimentent le refroidissement des centrales. On ne refroidit pas une centrale nucléaire avec de l’eau chaude. Et si on ne refroidit pas, on ne produit pas. Ou alors tout fini par « sauter ».

Autre chose, la crise de l’eau est corrélée à celle de la chaleur ambiante, non ? Et quand il fait chaud de chez chaud, jusqu’au limite du supportable pour la vie humaine, comme c’est désormais le cas de tous côtés, alors que se passe-t-il ? Tout le monde met en marche sa clim. S’il en a une. Deux conséquences : le prix des machines à refroidir peut bondir de trois ou quatre cent pour cent. Et comme tout le monde a chaud en même temps, la production électrique ne peut pas suivre. Donc « ça saute ». Couic. Plus d’électricité. Plus de lumière, plus de frigo, plus de clim, plus d’ascenseur, plus de feux de circulation, et… plus de télé. Cette pause dans le bourrage de crâne a déjà été étudiée en France, après le sabotage d’un relai de télévision en Bretagne. C’était il y a longtemps mais ça reste… parlant.

Dans cette situation, mieux vaut ne pas compter voir des gens se tordre les mains de douleur dans un désarroi impuissant. Le contraire ! Cela devient vite beaucoup plus politique qu’un verre d’eau peut le laisser croire. Vu sur une banderole à Montevideo, un résumé de cette phase de la guerre de l’eau : « De l’eau douce pour l’agro-industrie/ De l’eau salée et contaminée pour la population ». Car, bien sûr, les gros malins qui ont réponse à tout, mais ne prévoient pourtant rien avant, ont toujours des combines pour faire face. En Uruguay, la principale réserve d’eau potable ne contenait pas plus de deux pour cent de sa capacité totale ordinaire ! Catastrophe ! Les intelligents ont donc mélangé l’eau courante à des eaux prises dans le Rio de la Plata. Mais le Rio de la Plata est connecté à l’océan par une immense embouchure. Au point que les conquistadors croyaient y voir un passage vers l’autre océan. Donc ce mélange donne une eau qualifiée de « saumâtre », c’est-à-dire plus proche de la saumure que de la Châteldon.

« S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche » avait dit Marie-Antoinette aux populations insurgées de la Révolution. Ici, les importants ont déjà identifié la solution évidente : « achetez de l’eau en bouteille » ! Vive le libre marché qui vous les vend ! Mais il y a 500 000 personnes, sur le million et demi d’habitants de la capitale, qui n’ont pas les moyens de le faire ! Le bricolage a donc régné pendant des jours et des jours.

Le gouvernement de la droite uruguayenne avait dû sans doute demander un conseil de boniment technocratique à Madame Borne. La ministre uruguayenne a donc déclaré que cette eau saumâtre n’était pas du tout mauvaise pour la santé. Sauf pour… « les femmes enceintes, les bébés au biberon, les personnes en hypertension artérielle ou celles souffrant de maladies rénales chroniques » ! Rassurant, non ? En dernière minute, ils font aussi ce que nous recommandons de faire ici en France à l’avance : ils réparent les canalisations, car elles perdent 40 % de l’eau transportée ! Évidemment, il y a une autre idée géniale : désaliniser l’eau du Rio de la Plata ! Bien sûr, c’est une entreprise privée qui est pressentie (efficacité, innovation, rentabilité, baisse des prix) pour réaliser tout ça.


Je suis entré un peu dans le détail de cet épisode uruguayen, parce que c’est ce qui attend tout le monde, partout dans le monde. On l’a vu au Chili, au Liban et partout ailleurs, à chaque fois que le manque d’eau et l’incapacité des responsables à la rétablir se sont superposés. L’Irak et l’Iran viennent d’y avoir droit. Bientôt la liste sera largement complétée. Déjà en France, à la Guadeloupe, la Martinique et La Réunion, on connaît. Et à Mayotte, on est déjà en enfer sur le sujet. L’eau y est coupée jusqu’à 16 heures par jour, tous les jours ou presque. Une seule solution : acheter des packs d’eau en bouteille à 5 euros les six… alors que les trois quarts des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Le gouvernement a-t-il oublié que c’est aussi la France ?

Sur le continent européen, les villes et villages de France déjà empêtrés ne sont plus du tout rares. Jusqu’en Picardie ! Et ça ne va pas s’arranger. Comme les gens ne sont pas stupides, ni aussi crédules que le croient les macronistes, ils se servent tous de leur cerveau pour comprendre et chercher des solutions. Qui utilise l’eau en premier : le peuple pour boire, ou Google pour refroidir ses serveurs, comme en Uruguay ? Qui fixe des prix aussi élevés pour une eau aussi pourrie ? Où est passé l’argent, alors que les canalisations sont toujours trouées ? Ils le font avec une sagacité aiguisée compte tenu de l’enjeu. Aucune idéologie là-dedans. Juste des questions et des réponses concrètes et légitimes. « Chacun pour soi ou tous ensemble ? ». L’écologie du quotidien est l’école du collectivisme.

De toute façon, ce ne sont pas les gugusses de l’Elysée qui savent quoi faire. Tout occupés à leur course en sac dans le Sahel, où la politique macroniste choisit ses ridicules avec soin, elle a aussi raté l’occasion offerte par l’invitation personnelle de Lula et du Brésil pour la défense de la forêt.

L’humiliation est totale pour la France. Tout le sous-continent sud-américain sait que les Français sont des jean-foutre pleins de morgue, qui les méprisent et se moquent des sujets essentiels. Le Brésil est la 10e puissance économique mondiale, coco ! Et entre le Brésil et la France il y a juste… un pont, coco ! Un pont sur la frontière naturelle qui sépare la Guyane française (qui n’est pas un île, mon gars !) et l’État de l’Amapà au Brésil. Vu ?

En Guyane française, il y a une collectivité unique. Le macroniste qui la dirigeait a été viré par les votes. Désormais, c’est Gabriel Serville le président. Sérieux, solide, connaissant son pays sur le bout des doigts. De gauche. Puis, la Guyane m’a élu président de la République avec 50,6 % des voix au premier tour, en dépit d’une lourde abstention. Puis, elle a élu deux députés qui siègent activement à l’Assemblée, inscrits tous deux au groupe de gauche GDR-NUPES : Jean-Victor Castor et Davy Rimane, tous deux très liés aux mouvements sociaux guyanais et militants pour la Guyane de longue date. Ils n’existent pas aux yeux de la présidence française. Serville et les deux députés auraient pu être associés au sommet, et même y représenter très bien la France sur ce dossier de la forêt amazonienne.

Mais en Afrique comme dans les Outre-mer, impossible pour certains de rompre avec la vision néocoloniale. Plutôt personne qu’un élu d’Outre-mer, même directement impliqué par le dossier. Merci à Libération d’avoir mis les phares sur cette situation (c’est plus intéressant que les conseils en stratégie à deux balles par des stratèges de salon). Sinon tout serait une fois de plus passé sous la table où le pouvoir invisibilise tous les sujets qui l’encombrent.

Je me souviens d’une amère expérience où France 2 avait fait l’effort d’une émission politique sur place en m’invitant, et où la seule réaction fut des commentaires malveillants. Du sujet posé ce soir-là : rien. L’arrogant mépris néocolonial habituel. Je dis « néocolonial » faute de mieux.

La vérité est que je ne comprends rien au je-m’en-foutisme qui suinte de toute part autour de ce palais présidentiel. Pourquoi font-ils toutes ces choses stupides, inefficaces et gratuitement blessantes pour tout le monde, en Guyane, au Brésil et aux yeux du monde ? Pourquoi ratent-ils toutes les occasions de remettre la France dans le jeu mondial ?

Le même jour se discutait la légalité de la dissolution des Soulèvements de la Terre ! Voilà la France à présent. Entre les fachos et les libéraux, il n’y a que nous. C’est pour ça qu’on prend cher.

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