Chaque semaine, l’Institut La Boétie dont Jean-Luc Mélenchon est co-président, édite une note intitulée « données et arguments ». Elle sert de référence pour les débats de formation dans les groupes d’action de La France insoumise. Cette note sera reproduite ici dans le but de documenter les mots d’ordre du mouvement et de permettre partout des débats argumentés.
Lors de son discours à la Braderie de Lille le 5 septembre 2026, Jean-Luc Mélenchon a défendu une nouvelle mesure économique : la mise en place de « stocks publics » de ressources essentielles (matières premières, pétrole, nourriture…) pour en assurer l’approvisionnement à prix raisonnable en temps de crise. Cette mesure permet de stabiliser les prix et de limiter l’impact de l’inflation sur la population. Elle redonne à l’État sa capacité d’agir pour répondre aux besoins du peuple face à l’échec du marché qui organise le chaos. Ce dispositif existe déjà dans plusieurs pays et est défendu par de nombreux économistes, dont l’américaine Isabella Weber, intervenue aux Journées économiques internationales de l’Institut La Boétie.
1 – Le chaos actuel du marché : spéculation, inflation, pénuries…
Nous vivons une époque de crise globale qui pèse sur notre économie. Tensions géopolitiques, pandémies, guerres commerciales, crise écologique : tous ces bouleversements menacent notre production et notre approvisionnement en ressources essentielles et font exploser les prix. Or, le marché n’est pas capable de faire face à ces crises. Au contraire, il les amplifie.
=> Quand un choc (ex: baisse de l’offre) survient dans l’économie, les grandes entreprises anticipent une pénurie, spéculent, augmentent leur prix, et transmettent la crise à l’ensemble de l’économie. Les mécanismes de la spéculation amplifient les chocs plutôt que de les corriger. En fin de chaîne, c’est la population qui trinque, pendant que les grandes entreprises engrangent des superprofits records.
C’est ce qu’il s’est passé :
- Avec la guerre en Ukraine. L’offre de gaz a chuté car on ne pouvait plus s’approvisionner en gaz russe. En conséquence, les producteurs ont augmenté massivement son prix, et, avec lui, celui de toutes les ressources qui en découlent (électricité, alimentation…). En France, 8 ménages sur 10 ont réduit leur chauffage pour payer leurs factures et + de 40.000 entreprises ont mis la clé sous la porte. Les superprofits des entreprises ont été responsables de près de la moitié de la hausse des prix globale.
- Avec la guerre en Iran. Le blocus du détroit d’Ormuz a fait chuté l’offre de nombreuses marchandises essentielles à l’économie mondiale : moins 36 millions de tonnes de GNL sur le marché mondial, moins 10 millions de barils de pétrole par jour, etc… En conséquence : explosion du prix du pétrole (+ 35 %), des engrais (+ 70 %) ou encore du gaz (+ 60 %). Aujourd’hui le litre de gazole risque d’atteindre les 3 euros en France tandis que Total vient de réaliser 11,6 milliards de bénéfices en 6 mois.
=> En bref, le marché organise lui-même l’inflation et les pénuries, car il laisse les grandes entreprises privées déterminer les quantités et le prix de biens essentiels, y compris quand cela nuit à l’économie globale et prive des millions de personnes de ressources. Pour faire face aux fluctuations, les entreprises pourraient pourtant anticiper et constituer davantage de stocks de marchandises en amont. Mais elles ne le font pas, car ce n’est pas rentable pour elles. Le capitalisme privilégie toujours les flux, le court-terme. La puissance publique doit donc intervenir elle-même. À la fois via des mesures d’urgence (blocage des prix), et via des mesures structurelles : la mise en place de « stocks publics tampons » par l’État.
2 – Notre proposition : les stocks publics tampons pour stabiliser les prix
Comment ça fonctionne ?
L’État achète sur le marché des stocks de matières premières (céréales, pétrole…) quand les prix sont bas puis les revend en période de prix élevés. On les appelle « stocks tampons » car ils servent d’amortisseur aux fluctuations de l’économie.
On peut les constituer au niveau national mais aussi international avec les pays qui le veulent : ces stocks publics internationaux pourraient être gérés par une institution indépendante, par exemple via l’ONU.
Les stocks publics permettent :
- d’empêcher les pénuries
- de stabiliser les prix
- d’amortir les chocs sur les marchés des matières premières avant qu’ils ne se répercutent sur l’ensemble de l’économie comme c’est le cas actuellement
Mais aussi à long terme :
- de favoriser la bifurcation écologique et sociale
- en choisissant de constituer un stock public de ressources responsables (ex : sans énergies fossiles, sans pesticides, de petits producteurs…)
- de nourrir tout le monde
- 800 millions de personnes souffrent de faim chronique dans le monde, alors que la production agricole mondiale est plus que suffisante pour nourrir tout le monde
- le blocage du détroit d’Ormuz menace de faire basculer 45 millions de personnes en plus dans l’insécurité alimentaire aiguë
- chaque hausse d’1 % du prix global de la nourriture entraîne 10 millions de pauvres supplémentaires selon l’ONU
- En France, un tiers des français a réduit la quantité de nourriture achetée depuis 2022
- les stocks alimentaires publics limitant l’inflation et les pénuries sont donc une mesure vitale
L’idée des stocks tampons est ancienne :
- Le stockage est une constante de l’histoire de l’humanité, dès l’Antiquité. Nous avons toujours eu besoin de stocker des ressources pour faire fonctionner la société jour après jour et ne pas dépendre des aléas de la vie.
- Après la Seconde Guerre mondiale, la « World Food Bank », le ministre de l’Agriculture américain de Roosevelt, ou encore l’économiste John Maynard Keynes défendaient déjà la mise en place de stocks tampons internationaux !
- En 1974, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté la déclaration sur la construction d’un « nouvel ordre économique international » prévoyant la création d’un dispositif international de stockage publique de matières premières
- Il y a eu des stocks publics alimentaires en Europe jusque dans les années 2000 (sucre, lait, céréales…) avant que le néolibéralisme triomphe et les supprime.
Les stocks tampons existent aujourd’hui et ils fonctionnent :
- Brésil : La Compagnie nationale d’approvisionnement (CONAB) constitue des stocks publics de denrées agricoles de base (riz, maïs, haricots), notamment issues de petits producteurs. Certains de ces stocks servent directement à approvisionner les institutions publiques, par exemple les cantines scolaires. En septembre 2026, le gouvernement de Lula a utilisé 500 millions de reais pour constituer des stocks publics de riz afin atténuer les effets de la tempête El Niño.
- Inde : L’organisation alimentaire d’Inde est un organisme public qui existe depuis 61 ans. Elle stocke 70 millions de tonnes de denrées alimentaires avec un réseau de distribution public pour maintenir des prix bas.
- Chine : Une entreprise publique stocke en permanence des céréales (blé, maïs, riz) pour environ 16 milliards de budget public en 2025. Permet de couvrir plus d’1 an de besoins alimentaires. En 2022, la Réserve nationale d’engrais a libéré plus de 7 millions de tonnes pour protéger les agriculteurs et la production céréalière. Cela a permis de maintenir les prix nationaux stables alors qu’ils explosaient au niveau mondial !
- Même Mario Draghi, ancien président de la BCE, a appelé à la création de stocks tampons de minéraux critiques (cobalt, lithium..)
- Les États-Unis ont utilisé plusieurs fois leurs réserves stratégiques de pétrole. Même s’il ne s’agit pas de stocks publics tampons à proprement parler, le ministère de l’Agriculture américain achète aussi déjà des produits agricoles (2 à 5 Mds/an) qu’il distribue à l’aide alimentaire.
Conclusion
Face à l’échec du marché, il faut mettre en place des stocks publics tampons pour stabiliser les prix des ressources essentielles et en garantir l’accès à la population. C’est un premier pas vers la construction d’une économie tournée globalement vers la satisfaction des besoins humains plutôt que vers le profit de quelques entreprises. À l’échelle internationale, la constitution de stocks tampons favoriserait l’émergence d’un multilatéralisme de la paix et de la coopération plutôt que les guerres commerciales ou le libre-échange destructeur.