La nouvelle France est-elle une histoire ancienne ? 

Chaque semaine, l’Institut La Boétie dont Jean-Luc Mélenchon est co-président, édite une note intitulée « données et arguments ». Elle sert de référence pour les débats de formation dans les groupes d’action de La France insoumise. Cette note sera reproduite ici dans le but de documenter les mots d’ordre du mouvement et de permettre partout des débats argumentés.


Le récit historique sur la France de l’extrême droite tente d’en faire une entité éternelle, un bloc démographique, linguistique, culturel et politique venant du fond des âges et auquel il faudrait que les nouveaux arrivants – migrateurs ou générationnels – s’assimilent. Mais un contre récit montre l’inverse : un pays issu de créolisations continues et qui ne se constitue comme nation que par la politique. Le projet de donner ses droits à la nouvelle France devient alors la dernière itération d’une tradition française.  

1 – La France, combien de grands remplacements ? 

Le territoire français est depuis toujours un lieu où se succèdent des vagues migratoires. Il est possible de remonter très loin pour montrer qu’une expression comme « français de souche » n’a pas de sens, ou que l’idée qu’il y aurait une légitimité historique plus grande des migrants venant d’Europe sont absurdes. 

=> Si les premiers Homo Sapiens arrivent sur le territoire français en -50 000 avant notre ère environ – intégrant les précedents occupants néanderthaliens -, ils sont rejoints par une première grande migration d’agriculteurs venus du moyen-orient en -6000 avant notre ère. Aujourd’hui, des analyses sur des français d’origine européenne montrent qu’un tiers de leur ADN provient des premiers et un tiers des seconds. 

=> Au troisième millénaire avant notre ère une civilisation dite de la « céramique cordée » migre de l’est de l’Europe (actuelle Ukraine) pour s’installer dans le centre de l’Europe et jusque dans le quart nord-est de l’actuel territoire français. 

=> À l’âge du bronze (-2700 à -800), les préhistoriens estiment que le territoire français est à l’intersection de quatre complexes culturels européens : atlantique ; Ibérique ; Nord Alpin ; Italique. 

=> À partir de -600, il y a la création de premières colonies grecques sur la côte méditerranéenne : Marseille, Nice, Arles, Antibes, Hyères. 

=> La Gaule conquise par Jules César en -52 avant notre ère est composée d’une soixantaine d’ethnies différentes. Si certaines s’unissent pour lui faire la guerre, d’autres sont les alliées du militaire romain pendant son entreprise (comme les éduens). Quoiqu’il en soit, la latinisation culturelle (vêtements, langue, religion) des élites de ces ethnies avait commencé bien avant la conquête. 

=> Dans la Gaule romaine, 5% de la population va venir de Rome. La diffusion de la culture latine devient plus forte mais se créolise avec des éléments des cultures gauloises : les divinités gauloises sont romanisées et inclues aux cultes obligatoires civiques romains, les fermes typiquement gauloises perdurent, se mêlent aux infrastructures territoriales romaines, sont parfois occupées par des anciens légionnaires romains, etc. 

=> Dans les derniers siècles de l’empire romain, le territoire français accueille l’installation de « barbares », en vérité des peuples venus de l’est de l’Europe qui s’intègrent plus ou moins à l’empire 

pour en gérer les frontières. Ainsi, lorsque Clovis (qui avait le titre de consul romain) forme son royaume, il a dedans des gallos-romains, des francs, mais aussi des wisigoths ou des alamans. 

=> Des communautés juives sont installées en France de manière attestées depuis le 1er siècle. On a retrouvé des tombes de rite juif dans la nécropole antique d’Arles ou encore en menorah vieille de 2000 ans à Orgon, dans les Bouches-du-Rhône.

=> À partir de 717, le Languedoc et une partie de la Provence voient l’arrivée d’arabes et de berbères venus de la péninsule ibérique. Au-delà d’une conquête militaire, il y aura des installations durables à partir de cette époque de populations venues d’Afrique du Nord. On a retrouvé à Nîmes, Marseille ou Montpellier des sépultures médiévales de rite islamique. 

=> De même, après avoir mené pendant un siècle des raids et des invasions dans tout le nord et l’ouest de la France, des rois Vikings s’installent de manière permanente en Normandie à partir de 911. 

=> En 1609, le roi d’Espagne prononce l’expulsion définitive des marranes et des morisques, c’est-à-dire des descendants de juifs et de musulmans convertis. Beaucoup s’installent dans le sud de la France. 

=> À la même époque, le royaume de France fait beaucoup la guerre ( guerre de 30 ans, guerre de 7 ans). Un tiers de son armée est constituée de mercenaires étrangers (allemands, wallons, suisses, italiens, catalans, écossais). La plupart de ces mercenaires finissaient par s’installer durablement en France. 

=> À toutes ces migrations il faut bien sûr ajouter celles de la modernité, à partir de la révolution industrielle : italiens, espagnols, belges, polonais, africaines…

2 – La langue française comme continuité ?

La langue française est parfois considérée comme le cœur de l’identité nationale française, faisant fi du fait qu’elle est la langue officielle ou co officielle d’une trentaine d’Etats et une langue d’usage courant dans plus encore. Selon des discours réactionnaires, l’époque serait caractérisée par un déclin du français, marquant les premiers signes de sa disparition. En réalité, la caractéristique de la langue française est précisément d’être en constante évolution notamment par des apports venant d’autres langues.

=> La première unification linguistique du territoire français a lieu avec l’adoption du latin qui a commencé dans les élites gauloises avant la conquête et se diffuse après la conquête mais se déforme aussi au contact des différentes variétés de langues celtes parlées. 

=> Les serments de Strasbourg de 842 (prononcé pour sceller une alliance militaire entre deux petits-fils de Charlemagne contre le troisième) sont parfois considérés comme les premiers textes en français. Pourtant, on est loin du français moderne : « Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament » pour « Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et pour notre salut commun »

=> La chanson de Roland, composée au 11e siècle, est aussi pointée comme l’un des débuts de la langue française. Pourtant, difficile pour un français moderne de comprendre : « Carles li reis, nostre emperer magnes / Set anz tuz pleins ad estet en Espaigne » qui veut dire « Charles le roi notre grand empereur / Sept an entiers est resté en Espagne »

=> L’ordonnance de Villers-Cotteret de 1539 est réputée avoir généralisé le français pour les actes administratifs dit plutôt qu’il faut les faire dans « les langues maternelles des français » plutôt qu’en latin. La généralisation du français comme langue unique administrative date plutôt de la révolution française (20 juillet 1794).

=>  En 1794, un rapport de la Convention sur l’usage du français est dirigé par l’abbé Grégoire qui estime que cette langue est connue et parlée par 10% des habitants de la république. 

=> Le français est une langue en perpétuelle évolution, ce qui fait qui n’est pas possible d’en dater un début, ni un âge d’or. Le français est bien considéré comme une langue latine ou romaine mais elle comprend aussi des mots de racine celte, germanique, arabe, viking, arabe, hébraïque, araméenne, italienne, etc. 

3 – Quand naissent les français ? 

L’apparition de la nation française peut se dater de la révolution française. Vu la diversité culturelle, linguistique, le caractère mouvant des peuplements ou des frontières, seule une définition politique de la nation est possible pour les français. 

=> Du délitement de l’empire romain à la monarchie absolue du 18e siècle, les personnes qui habitent sur le territoire français sont d’abord des sujets qui peuvent changer de monarques en fonction des conquêtes ou du jeu des alliances féodales. Ainsi, une grande partie des habitants de régions que l’on considère comme « françaises » ont pu être pendant plusieurs siècles des sujets de la couronne anglaise. 

=>  Le premier texte qui définit la nationalité française est la constitution de 1791, celle de la première phase de la révolution française. C’est ensuite le code civil qui va s’en chargé à partir de 1804. 

=> L’adoption des principaux symboles nationaux sont aussi postérieurs à la révolution française. L’association des trois couleurs du drapeau remonte à la Révolution, le drapeau étant définitivement adopté comme emblème national en 1848. La marseillaise, composée en 1792, est adoptée comme hymne officiel en 1879, tout comme le 14 juillet en tant que fête nationale.

La « nouvelle France » n’est donc pas un phénomène inédit dans l’histoire de France. Au contraire, de fait de son histoire et de sa géographie, notre pays est régulièrement rebrassé. C’est pourquoi il se fonde par la politique, par la reconnaissance mutuelle de droits et de principes d’auto-gouvernement. Ainsi, la nouvelle France appelle une nouvelle fondation politique.

Un grand nombre des données et des faits repris dans cette note sont issus du livre « La France éternelle : une enquête archéologique » de Jean-Paul Demoule (editions La Fabrique).

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